Un large espace vert à Place d'Youville dans le Vieux-Montréal, par un matin lumineux de mai. En arrière-plan, un édifice en pierre orné avec une horloge et des fenêtres cintrées fait face à la place, avec une tour de bureaux plus haute s'élevant derrière lui, un drapeau du Québec visible près de ses étages supérieurs. Des portiques ajourés en bleu et en rouge sont disposés sur le gazon, vifs dans la lumière du matin. Une plaque historique bilingue à droite indique « Être un enfant au temps du Parlement / Kids in the Halls of Parliament ». Quelques personnes traversent l'espace sans hâte. Les arbres sont en plein feuillage.

Place d’Youville

20 mai, 10 h. Vingt-trois degrés et le vent traverse le champ d’une façon qui n’arrête pas de changer d’idée. Je suis assis près de l’ancien édifice des douanes, juste à côté de la rue McGill, dans ce qui est maintenant un grand espace vert cerné de plaques historiques. C’est ici que le premier Parlement de la Province du Canada a siégé en 1844. L’édifice a brûlé en 1849. Une foule y a mis le feu le soir où le gouverneur général Elgin a signé l’Acte d’indemnisation des pertes de la rébellion. Les plaques sont prudentes là-dessus.

Je suis arrivé sans livre, ce qui n’arrive presque jamais. J’avais presque terminé l’essai que je lisais et je m’en suis rendu compte en marchant, alors je me suis arrêté dans une librairie voisine, bilingue, à vocation francophone. Je voulais de la fiction pour une fois. Quelque chose de plus poreux, moins argumentatif. J’ai demandé s’ils avaient quelque chose à me proposer d’auteur·es québécois·es noir·es, en français.

La question sur le visage.

Ce qui a suivi : Dany Laferrière, évidemment, et puis ensuite un récit de migration. Quand j’ai dit que la migration n’était pas la direction que je cherchais, la catégorie a glissé sans qu’on le nomme : des auteurs palestiniens et colombiens non Noirs. J’ai précisé. De la fiction noire francophone, j’ai dit, en élargissant, sans exiger le Québec spécifiquement. Ça n’a pas aidé non plus. Le cadre plus large a produit le même résultat.

Chaque fois que j’offrais plus d’information sur ce que je cherchais vraiment, quelque chose se resserrait dans la mâchoire de la personne. À un moment, je l’ai vue remarquer le même écart que j’observais depuis le début. Ça a dû lui faire quelque chose. Se faire prendre à ne pas savoir par la personne qu’on n’arrivait pas à situer.


Le réflexe, c’est ce à quoi je reviens. Si j’étais entré et avais demandé de la littérature québécoise sans autre précision, je doute que ces auteurs aient émergé avec la même visibilité. Le réflexe le montrait. Si chaque récit québécois noir est pour toi un récit d’arrivée, tu ne peux pas imaginer les personnes Noires comme ayant toujours déjà été ici. Et si ton cadre pour le non-blanc est assez général pour que palestinien et colombien et noir soient des catégories interchangeables, alors c’est pas la Noirceur que tu vises. C’est un bouche-trou. C’est la différence, indifférenciée, prête à être remplie par ce que le rayon a à offrir.

La présence précède le récit de l’immigration haïtienne de plusieurs siècles. Des personnes Noires ont été réduites en esclavage en Nouvelle-France. Dans cette ville. Dans les prédécesseurs de ces bâtiments. Le Parlement sur le terrain duquel je suis assis a tenu sa première séance alors que cette histoire était encore récente et vivante dans des corps précis. Charlène Lusikila et moi avons tracé une partie de tout ça il y a quelques années, dans un article sur les raisons pour lesquelles le cadre interculturel en travail social continue de faillir aux Montréalais·es Noir·es : traiter la Noirceur comme quelque chose qui est arrivé, plutôt que comme quelque chose contre quoi la ville s’est organisée dès le début.

Il n’y a pas de plaques pour ça. La ville a décidé quoi marquer. La décision se poursuit.


Vers la fin de la conversation, la personne a sorti un livre de Rebecca Makonnen. Adoptée en situation de transracialité, a-t-elle dit, avec un léger changement de registre, comme si c’était une route différente vers la même destination, plus lisible. Cette grammaire m’habite depuis. Laferrière peut maintenant se faire appeler Québécois. Il est Haïtien aussi, et je ne veux rien enlever à ce que ça signifie. Mais remarque ce qui a dû se passer d’abord. Le migrant qui gagne une reconnaissance à travers ce que la communauté juge exemplaire. L’adopté·e. Chaque route exige une autorisation préalable de la même structure qui vient de passer dix minutes à me trouver des récits de migration quand j’ai demandé de la littérature québécoise.

Je pourrais me revendiquer Québécois. La revendication serait légitime. J’ai été ici assez longtemps, j’ai aimé cet endroit à travers plusieurs versions de lui-même et plusieurs versions de moi-même. Ce qui résiste en moi quand je m’approche de ce mot, c’est pas de l’incertitude sur qui je suis. C’est la difficulté particulière d’aimer une société qui continue de te montrer, à travers ses mots, ses décisions, ses réflexes en librairie, les conditions attachées à son amour pour toi. L’aimer quand même. Ces deux choses sont vraies et elles ne se résolvent pas l’une l’autre et j’ai arrêté de leur demander de le faire.

Tout ce que je voulais, c’était de la littérature.


Le champ est calme. Quelques touristes lisent les plaques avec l’attention appliquée des gens arrivés ce matin qui repartiront en soirée. Le Saint-Laurent est tout près d’ici, caché par l’édifice des douanes à ma gauche, celui qui décide de ce qui passe depuis 1838. Le nouveau livre est dans mon sac, à peine entamé, acheté parce que c’était l’option la moins chargée.

La ville a mis un parc ici. Le gazon fait son travail patient sur le terrain où le Parlement a brûlé et le fleuve continue de passer devant tout ça, indifférent et sans interruption. Le vent n’a pas encore arrêté de changer d’idée.

Je risque de retourner le livre.

Discussion

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *