Vue du canal de Lachine sous un frêne, ses branches encadrant le haut de l'image. Le canal s'étend vers l'ouest, sa surface calme reflétant un ciel couvert. Un chemin en béton et une bande gazonnée longent la gauche; des graffitis marquent le mur de pierre sur la rive opposée. Des immeubles se dressent en arrière-plan.

Trophées

Il est huit heures trente et je suis éveillé depuis six heures. Le corps fait ça depuis que j’ai envoyé la thèse. Il se réveille avant que je décide de me réveiller, une alarme corporelle obscure que je n’avais pas programmée et qui se déclenche dans le noir. J’ai fini par atterrir dans un café que je n’avais jamais essayé, moins par choix que parce que tous mes spots habituels sont encore fermés, un moka au lait d’avoine qui refroidit tranquillement dans ma main. Je ne sais pas trop pourquoi je suis venu m’asseoir ici, sous ce frêne au bord du canal de Lachine, sinon que le corps mène et que l’esprit suit.

La piste cyclable est achalandée même à cette heure-ci. Des gens qui vont travailler, des coureurs, un ouvrier de la construction qui installe des cônes à trente mètres d’où je suis assis. Des oiseaux picorent des miettes sur le rebord de pierre du canal, et je vois un autobus RTL de Longueuil traverser le pont de la rue Mill au-dessus de mon épaule droite, sans s’arrêter.

La nouvelle est sortie il y a quelques jours: des agents du poste 39 à Montréal-Nord interceptaient des hommes noirs et des hommes d’origine arabe à des taux qui exigeaient une explication formelle, donnaient des constats à cause de leur origine ethnique, faisaient des remarques racistes dans une unité où c’était devenu normal de les entendre circuler. L’enquête avait commencé en mars, déjà en cours avant même que quelqu’un à l’extérieur de l’unité sache qu’il fallait poser des questions. Puis, dans la couverture médiatique, un détail: certains d’entre eux avaient arraché des mèches de cheveux pendant des interventions policières et gardaient les morceaux comme trophées.

Trophées.

Ce que je remarque, c’est quelle partie de cet événement a dominé les manchettes. Les interceptions, les constats, les remarques, c’est la texture de la vie quotidienne pour les gens de ce quartier: le climat banal d’être sous un type de gestion particulier. Ça a pris les « trophées » pour produire la conférence de presse, le maire qui qualifie ça de troublant, le chef de police qui tient la salle avec son propre visage comme preuve que l’institution a changé. Frank B. Wilderson écrit que la violence anti-Noire circule comme une atmosphère, la condition contre laquelle la société civile confirme sa propre cohérence morale. Des scandales comme celui-ci, presque prévisibles dans leur récurrence, sont nécessaires justement parce que l’atmosphère, elle, ne l’est pas. Le trophée prend le blâme pour que les remarques et les constats et les interceptions n’aient pas à le prendre. Puis vient la réponse réformiste, sur commande \: caméras corporelles, réaffectations, surveillance. La machinerie qui permet de nommer l’atmosphère sans la changer.

Cette logique ne s’arrête pas à l’institution. Un journaliste progressiste de cette ville qui couvre la violence du SPVM depuis des années et qui a bâti un public considérable a ouvert sa vidéo sur le poste 39 en disant: « Le SPVM scalpe le monde. » L’image est frappante, c’est le but, c’est aussi le problème. La violence anti-Noire traverse un réseau médiatique progressiste comme contenu affectif, produisant un sentiment moral chez des publics qui ne seront probablement jamais interceptés à Montréal-Nord un mardi soir humide. Le sentiment confirme l’alignement: il circule, se transforme en indignation, puis la prochaine histoire s’accumule. Je veux être clair là-dessus: rien de tout ça n’exige de mauvaise foi. La société civile a construit l’échafaud, et on y monte avant même de décider d’y monter. C’est ce que Wilderson entend par affect d’arrière-plan: le corps noir souffrant comme condition de fond dont la société civile, y compris ses critiques, a besoin pour se sentir elle-même.

Vincent Woodard écrit sur la consommation des corps noirs comme logique héritée: le fait de prendre et de garder le souvenir. Les mèches de cheveux s’accumulent pendant des mois et des années, les cheveux portant leur propre temps, et les couper pendant une intervention, c’est prendre ce temps en même temps que la dignité et l’agentivité et la chair. Ce que l’agent fait avec le trophée et ce que le spectateur fait avec la vidéo du journaliste progressiste partagent une structure. Dans les deux cas, le corps noir est à la portée de quelqu’un qui n’a rien à craindre, pris et gardé un moment, utilisé pour produire quelque chose (la possession, le sentiment, la confirmation de sa propre position morale), puis le corps noir reste où il était: à Montréal-Nord, soumis au prochain constat, à la prochaine remarque raciste, à la prochaine interception injustifiée. Le trophée est la version qui a rendu la condition lisible. L’idée de fond était déjà là avant les ciseaux, avant la caméra, dans chaque interaction qui n’a jamais atterri sur le fil de personne.

Saidiya Hartman dit que la violence gratuite n’a pas besoin de justification. Elle rejoue une condition qui existait déjà. L’analyse n’est pas un bouclier contre elle. J’étudie ça depuis quatre ans. La thèse qui est là, en ce moment, sur le bureau de mon comité fait plus de cent pages sur la manière dont les communautés prennent soin d’elles-mêmes quand les institutions ne le font pas, et je suis assis ici sous ce frêne à huit heures trente du matin avec une poitrine qui pèse plus lourd qu’hier. Le savoir n’arrête pas l’atterrissage.

Un canard descend le canal avec quelques autres à sa suite. L’eau ici est construite, creusée à travers le territoire Kanien’kehá:ka dans les années 1820 pour rendre le commerce plus facile à suivre, pour faire aller l’eau où ça adonnait au capital. Il y a encore de la vie dedans. Leurs tentatives de contrôle ont échoué, comme toujours. L’eau se fraie un chemin.

Christina Sharpe écrit sur le temps de résidence, la mesure du temps qu’un élément passe dans l’eau. Le sodium, 260 millions d’années. L’eau ne relâche pas ce qui y est entré. Ce canal se connecte au Saint-Laurent qui se connecte à l’Atlantique, et l’Atlantique a reçu, et l’Atlantique retient. Retient les corps, retient les noms qui n’ont jamais été écrits, retient ceux dont les vies ont été rendues banales bien avant que les agents du poste 39 gardent leurs trophées. La surface devant moi a toujours retenu quelque chose qu’elle ne dévoile pas, et je suis assis à côté d’elle depuis assez longtemps pour avoir arrêté de vérifier.

Je commençais à me préparer à partir quand j’ai réalisé qu’il pleuvait. Ça pleuvait depuis un petit moment déjà, en fait. Rien ne l’annonçait, alors je n’avais pas apporté de parapluie. Le frêne l’avait retenue sans qu’on le lui demande, le feuillage assez dense pour me garder au sec, pendant que la surface du canal devant moi était déjà criblée de gouttes, des milliers de petites entrées. Je ne l’avais pas remarqué parce que j’étais protégé. Je ne sais pas depuis combien de temps j’étais assis à l’intérieur de cette météo que je ne pouvais pas sentir.

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