Catégorie : Personnel

  • Circuit

    Circuit

    24 juillet. Milieu d’après-midi, plutôt nuageux. Je monte du port jusqu’à Barrington. Je tourne à droite sur Spring Garden et je marche jusqu’à Dal. Je redescends par University Avenue cette fois avant de revenir vers l’eau. Je n’ai rien décidé de tout ça. J’étais à mi-chemin avant de réaliser que j’avais refait mon cycle habituel, le circuit exact d’il y a deux ans, celui que je faisais la première fois que j’ai commencé à penser à la cartographie fugitive. La même saison, à part de ça. J’avais l’impression d’essayer de rattraper ce que j’avais manqué. Près de Kuowaqe’jk, que le colonialisme appelle Citadel Hill, Parcs Canada a installé de nouveaux panneaux. Les affiches lustrées, informatives, racontent une certaine histoire de l’endroit au coin de Brunswick et Sackville. La rue à côté est encore construite comme si on avait pensé aux piétons en dernier. Personne n’a touché à ça.

    J’ai croisé mon amie Sara au Levantic Café le lendemain matin, un café syrien près d’où je loge, dans un quartier qui est visiblement en train de s’étendre autour. On a commencé le doctorat en même temps. Elle a eu un enfant, a déménagé à quelques rues d’ici, et je ne savais presque rien de tout ça avant qu’elle me le dise autour d’un café. Quinze minutes et elle est en train de bâtir une vie entière. Elle habitait à quelques coins de rue de là où je faisais mes tours. La vie continue.

    Le 25 juillet était ensoleillé et chaud. Je suis à Kjipuktuk pour la semaine : on m’a engagé pour donner un atelier à une poignée de jeunes qui commencent à bâtir une scène ballroom dans cette ville. On a parlé d’histoire, de la structure des catégories, de comment créer quelque chose à partir de rien et faire en sorte que ça veuille tout dire pour celleux qui en ont besoin. Petit groupe, groupe allumé, et iels ont adoré. Les voir commencer à prendre la forme de la chose en main, je me suis senti honoré d’une façon pour laquelle je n’ai pas de meilleur mot. Contribuer à faire exister un espace comme le ballroom, dans une ville avec une culture noire aussi profonde, ce n’est pas rien de se faire confier ça.

    En avance pour un barbecue communautaire, mon ami·e Riley et moi ont essayé de se rendre à Africville. Comme d’habitude, les rues n’ont pas coopéré : un demi-tour dans un stationnement industriel, des rues où on avait l’impression de ne pas avoir d’affaire à rouler. La difficulté de s’y rendre dit déjà quelque chose. Le temps qu’on approche, on a fini par comprendre que c’était la fin de semaine du rassemblement annuel d’Africville : le temps de la communauté avec elle-même. Beau, et aussi pas de mes affaires. On est repartis par où on était venus.

    Le barbecue a lieu chaque année, la tradition des hôtes : les personnes noires queers et trans et celles qui les aiment, réunies pour manger, décrocher du reste du monde le temps d’un après-midi, bâtir quelque chose à travers les générations. Je me suis retrouvé là plus ou moins par accident cette fois, et il s’est avéré que tout mon comité de thèse était dans la même cour. J’étais venu à ce barbecue pour la première fois en 2022, deux mois avant de commencer le doctorat, avec un ex. C’est aussi là que j’ai rencontré la personne qui deviendrait plus tard mon directeur, avant qu’il soit quelqu’un en particulier pour moi, et le reste de mon comité était là cette même journée, avant qu’aucun d’eux fasse partie de ma vie de cette façon. Tout le monde dont j’allais avoir besoin m’entourait déjà depuis le début. Ce que je n’avais pas encore, c’était la structure pour le recevoir, alors il a fallu que je quitte Kjipuktuk et que je revienne assez changé pour m’asseoir dans cette même cour et vraiment le prendre. Quatre ans plus tard, je suis avec ces gens-là davantage comme des pairs que comme des personnes pour qui j’espérais être assez bon, ce qui a fait atterrir autrement ce qu’ils m’ont dit : le travail est innovateur, ils avaient besoin que je le sache, et ça se lisait moins comme l’approbation de mentors que comme la reconnaissance entre complices. J’ai blagué qu’on pourrait faire la soutenance sur place. Personne n’a ri comme si c’était juste une blague. Je me suis senti reconnu, validé, vu, et je ne vais pas jouer les modestes sur à quel point ça faisait du bien.

    Mon directeur et moi avons pu parlé en personne là aussi, ce qui a parfois l’air d’être la seule façon de dépasser les précautions qui viennent par courriel. La soutenance aura lieu fin août, probablement, peut-être même plus tard. Ce qui veut dire annuler ma demande de diplomation pour la deuxième fois et attendre encore une date qui ne m’appartient pas. La chose elle-même est déposée. Elle appartient maintenant à des horaires, à des lecteurs, à des salles où je ne serai pas. Il y a un vrai soulagement là-dedans quand même, un que je n’attendais pas. Je peux garder mon bail à Tiohtià:ke jusqu’en décembre, garder le rythme de vie que je me suis bâti là-bas encore un bout, au lieu de le démanteler selon le calendrier de quelqu’un d’autre. Un poste pour lequel j’espérais postuler est maintenant hors de portée, parce qu’il exigeait que la thèse soit soutenue avant la mi-août. Tout le reste continue d’avancer, juste avec un peu plus de certitude maintenant.

    J’ai quitté le barbecue et j’ai marché toute la longueur de la péninsule, un joint allumé, le soleil qui fait cette dernière affaire basse qu’il fait avant de vraiment se coucher. Aucune vraie raison de marcher aussi loin, à part que mes jambes le voulaient et que je les ai laissées faire. Sur Connaught, la soirée encore assez chaude pour que je n’aie pas besoin de sortir le coton ouaté Land Back de mon sac à dos. À gauche sur Edgewood, devant l’école primaire Saint Catherine, l’arc-en-ciel que quelqu’un a peint sur toute sa façade encore vif même dans la lumière qui tombe, Bienvenue et Pjila’si au-dessus de la porte, à moitié avalés par l’herbe et les arbustes que personne n’a taillés. Puis à droite sur Oxford, et un détour que je n’avais pas prévu sur Allan, pour passer devant le dernier immeuble où j’ai habité à Kjipuktuk, avec une relation aussi mauvaise qu’elles peuvent l’être pendant que j’étais dedans. Mon corps a reconnu le coin avant moi. Tout s’est serré, trente secondes avant que je comprenne pourquoi, et je me suis laissé le sentir tout le long de la porte au lieu d’accélérer, je l’ai laissé rester dans ma poitrine sur toute la longueur de l’immeuble et jusqu’après le bout de la clôture avant que ça lâche tout seul. Sur Welsford, en suivant les lignes de désir à travers le Commons, le crépuscule bien installé maintenant, et j’étais revenu sur le circuit par lequel j’avais commencé le voyage, bouclé sans que j’aie jamais décidé de le boucler.

    J’ai envoyé une note vocale à une amie ce soir-là en disant que je me sentais bien, et c’était vrai. J’ai aussi des décisions à prendre sur où je vais et ce que je bâtis et avec qui je le bâtis, et toute cette marche n’en a répondu aucune.

  • Tous les dix ans

    Tous les dix ans

    8 juillet. Ensoleillé. Je passe sous la porte du Quartier chinois un peu après sept heures, en descendant Saint-Laurent vers l’eau. C’est un de mes trajets habituels du matin : certains jours je flâne dans le Quartier des spectacles, d’autres je longe René-Lévesque, mais ils finissent presque tous de la même façon, au fleuve.

    Je n’arrivais pas à dormir, c’est pour ça que je suis debout depuis six heures et demie environ. Le soleil se levait à peine. Des véhicules de construction avançaient lentement sur les pavés de Sainte-Catherine, et des équipes démontaient les scènes du Festival de jazz et des Francos, rangeaient les tentes qui couvraient les espaces VIP, chargeaient bruyamment les barricades sur un camion à plateforme. Un soir de festival, à vingt-et-une heures, toute la ville se presse sur cette place et les scènes ont l’air d’avoir toujours été là. Ce matin, c’était des planches et du câble, et les gens qui les touchaient pensaient à leur quart de travail, à leur café, à l’heure. La place a été construite pour être regardée. Personne ne la regardait sous la lumière de ce matin, et elle vivait son autre vie.

    Il y a quelque chose à se trouver dans un lieu au moment où l’usage qu’on en fait n’est plus sa préoccupation première. Les rues deviennent plus bruyantes vers cette heure. Les gens se dépêchent dans les stations de métro vers le travail ou l’école. J’étais le seul à errer, et j’errais parce que la veille, le cadre accroché au mur à côté de mon lit s’est décroché quand j’ai ajusté les rideaux. J’étais fatigué. Je les ai ouverts sans trop d’attention et le cadre est tombé et s’est cassé. C’est arrivé pendant les mêmes semaines où je disais aux gens que ma thèse est terminée. Je l’ai déposée au début de juin. Elle n’est plus entre mes mains. Elle attend aussi une date de soutenance, et un poste pour lequel je veux postuler exige que cette soutenance soit faite avant la mi-août. Je ne sais plus si c’est possible. Terminé est un mot que j’utilise comme les festivals utilisent leurs scènes. Il fait tenir la place le temps d’une soirée. Au matin, il reste des planches.

    Je repense sans cesse au ball de la semaine dernière. Si une scène peut être démontée du jour au lendemain parce qu’un festival se termine, une communauté peut être défaite tout aussi vite par une politique qui décide qui a le droit de rester. Des gens que j’aime, de la scène d’ici, ont été forcés de retourner en Europe, en grande partie à cause de ce que la politique d’immigration de cet État est devenue. Ils ont été engagés pour revenir une semaine, donner des ateliers, être célébrés. La salle débordait d’amour et de joie et c’était exactement ce dont j’avais besoin. Ce qui me reste, c’est la forme de la chose. Une communauté a regardé une absence créée par une politique et a décidé qu’elle ne tiendrait pas, au moins pour un court moment. Des gens ont coordonné des ressources, fait des appels, réservé des vols pour qu’une chose qui avait été défaite puisse être remontée devant tout le monde. J’ai vu cette ville démanteler beaucoup de choses. J’avais oublié avec quelle volonté elle sait aussi rebâtir.

    Il y a dix ans, je suis déménagé ici d’Ottawa. Dix ans plus tôt, j’ai quitté la maison à quinze ans, au sortir d’une enfance que je vais laisser repliée pour l’instant, sauf pour dire que partir a été ma façon d’y survivre. J’ai maintenant 36 ans, et j’ai la bougeotte depuis plus d’un an, étendue à la fois dans mon corps et dans mon écriture, la même fébrilité qui refait surface dans ce que je fais autant que dans ce que je ressens. Depuis un an, je me raconte que la ville est en train de tirer quelque chose hors de moi, et que ça pointe vers le départ. Mais j’ai commencé à remarquer l’arithmétique. À peu près tous les dix ans, mon corps annonce qu’il est temps de partir, et chaque fois j’ai cru que l’annonce parlait du lieu. Partir a toujours été ma première réponse, formée bien avant toutes les questions auxquelles je l’ai appliquée depuis. Il est possible que la sécurité habite cette ville. Il est possible que Tiohtià:ke contienne ce que je cherche, et que la bougeotte soit un vieux réflexe qui arrive à l’heure. Si je pars, je veux que ce soit parce que quelque chose de précis doit être mieux ailleurs. Je veux que le départ soit une décision que je prends avec toute mon attention, le contraire de la façon dont j’ai ouvert les rideaux.

    Alors je continue, passé la porte, jusqu’au bord, là où je prends mon café presque tous les matins. Je m’assois à l’ombre avec un livre ou mon portable et je regarde Habitat 67, je regarde le fleuve avancer par vagues lentes contre les quais, j’entends les coques qui cognent, l’eau qui dégage un froid minéral même en juillet. Je vois la tour du Port de Montréal sur l’autre rive. Le fleuve garde son propre horaire. Il bougeait avant que l’infrastructure des festivals soit montée et il bougera après, et il bougeait avant moi, et les miens ont traversé des eaux dont je ne rendrai jamais compte entièrement. C’est là que je retourne aux ancêtres, ceux que la traite a pris, ceux que l’eau a portés et n’a pas ramenés. Quand je reste assis là assez longtemps, la question du départ se fait plus silencieuse. L’eau fait attendre la question, comme la place attend sous la lumière du matin ce qu’elle deviendra ensuite.

    Je ne sais pas encore quoi faire de tout ça. Je sais qu’il y a de la valeur là-dedans. Je sais que je n’ai pas terminé, et pour une fois je dis ce mot avec soin.

  • Trophées

    Trophées

    Il est huit heures trente et je suis éveillé depuis six heures. Le corps fait ça depuis que j’ai envoyé la thèse. Il se réveille avant que je décide de me réveiller, une alarme corporelle obscure que je n’avais pas programmée et qui se déclenche dans le noir. J’ai fini par atterrir dans un café que je n’avais jamais essayé, moins par choix que parce que tous mes spots habituels sont encore fermés, un moka au lait d’avoine qui refroidit tranquillement dans ma main. Je ne sais pas trop pourquoi je suis venu m’asseoir ici, sous ce frêne au bord du canal de Lachine, sinon que le corps mène et que l’esprit suit.

    La piste cyclable est achalandée même à cette heure-ci. Des gens qui vont travailler, des coureurs, un ouvrier de la construction qui installe des cônes à trente mètres d’où je suis assis. Des oiseaux picorent des miettes sur le rebord de pierre du canal, et je vois un autobus RTL de Longueuil traverser le pont de la rue Mill au-dessus de mon épaule droite, sans s’arrêter.

    La nouvelle est sortie il y a quelques jours: des agents du poste 39 à Montréal-Nord interceptaient des hommes noirs et des hommes d’origine arabe à des taux qui exigeaient une explication formelle, donnaient des constats à cause de leur origine ethnique, faisaient des remarques racistes dans une unité où c’était devenu normal de les entendre circuler. L’enquête avait commencé en mars, déjà en cours avant même que quelqu’un à l’extérieur de l’unité sache qu’il fallait poser des questions. Puis, dans la couverture médiatique, un détail: certains d’entre eux avaient arraché des mèches de cheveux pendant des interventions policières et gardaient les morceaux comme trophées.

    Trophées.

    Ce que je remarque, c’est quelle partie de cet événement a dominé les manchettes. Les interceptions, les constats, les remarques, c’est la texture de la vie quotidienne pour les gens de ce quartier: le climat banal d’être sous un type de gestion particulier. Ça a pris les « trophées » pour produire la conférence de presse, le maire qui qualifie ça de troublant, le chef de police qui tient la salle avec son propre visage comme preuve que l’institution a changé. Frank B. Wilderson écrit que la violence anti-Noire circule comme une atmosphère, la condition contre laquelle la société civile confirme sa propre cohérence morale. Des scandales comme celui-ci, presque prévisibles dans leur récurrence, sont nécessaires justement parce que l’atmosphère, elle, ne l’est pas. Le trophée prend le blâme pour que les remarques et les constats et les interceptions n’aient pas à le prendre. Puis vient la réponse réformiste, sur commande \: caméras corporelles, réaffectations, surveillance. La machinerie qui permet de nommer l’atmosphère sans la changer.

    Cette logique ne s’arrête pas à l’institution. Un journaliste progressiste de cette ville qui couvre la violence du SPVM depuis des années et qui a bâti un public considérable a ouvert sa vidéo sur le poste 39 en disant: « Le SPVM scalpe le monde. » L’image est frappante, c’est le but, c’est aussi le problème. La violence anti-Noire traverse un réseau médiatique progressiste comme contenu affectif, produisant un sentiment moral chez des publics qui ne seront probablement jamais interceptés à Montréal-Nord un mardi soir humide. Le sentiment confirme l’alignement: il circule, se transforme en indignation, puis la prochaine histoire s’accumule. Je veux être clair là-dessus: rien de tout ça n’exige de mauvaise foi. La société civile a construit l’échafaud, et on y monte avant même de décider d’y monter. C’est ce que Wilderson entend par affect d’arrière-plan: le corps noir souffrant comme condition de fond dont la société civile, y compris ses critiques, a besoin pour se sentir elle-même.

    Vincent Woodard écrit sur la consommation des corps noirs comme logique héritée: le fait de prendre et de garder le souvenir. Les mèches de cheveux s’accumulent pendant des mois et des années, les cheveux portant leur propre temps, et les couper pendant une intervention, c’est prendre ce temps en même temps que la dignité et l’agentivité et la chair. Ce que l’agent fait avec le trophée et ce que le spectateur fait avec la vidéo du journaliste progressiste partagent une structure. Dans les deux cas, le corps noir est à la portée de quelqu’un qui n’a rien à craindre, pris et gardé un moment, utilisé pour produire quelque chose (la possession, le sentiment, la confirmation de sa propre position morale), puis le corps noir reste où il était: à Montréal-Nord, soumis au prochain constat, à la prochaine remarque raciste, à la prochaine interception injustifiée. Le trophée est la version qui a rendu la condition lisible. L’idée de fond était déjà là avant les ciseaux, avant la caméra, dans chaque interaction qui n’a jamais atterri sur le fil de personne.

    Saidiya Hartman dit que la violence gratuite n’a pas besoin de justification. Elle rejoue une condition qui existait déjà. L’analyse n’est pas un bouclier contre elle. J’étudie ça depuis quatre ans. La thèse qui est là, en ce moment, sur le bureau de mon comité fait plus de cent pages sur la manière dont les communautés prennent soin d’elles-mêmes quand les institutions ne le font pas, et je suis assis ici sous ce frêne à huit heures trente du matin avec une poitrine qui pèse plus lourd qu’hier. Le savoir n’arrête pas l’atterrissage.

    Un canard descend le canal avec quelques autres à sa suite. L’eau ici est construite, creusée à travers le territoire Kanien’kehá:ka dans les années 1820 pour rendre le commerce plus facile à suivre, pour faire aller l’eau où ça adonnait au capital. Il y a encore de la vie dedans. Leurs tentatives de contrôle ont échoué, comme toujours. L’eau se fraie un chemin.

    Christina Sharpe écrit sur le temps de résidence, la mesure du temps qu’un élément passe dans l’eau. Le sodium, 260 millions d’années. L’eau ne relâche pas ce qui y est entré. Ce canal se connecte au Saint-Laurent qui se connecte à l’Atlantique, et l’Atlantique a reçu, et l’Atlantique retient. Retient les corps, retient les noms qui n’ont jamais été écrits, retient ceux dont les vies ont été rendues banales bien avant que les agents du poste 39 gardent leurs trophées. La surface devant moi a toujours retenu quelque chose qu’elle ne dévoile pas, et je suis assis à côté d’elle depuis assez longtemps pour avoir arrêté de vérifier.

    Je commençais à me préparer à partir quand j’ai réalisé qu’il pleuvait. Ça pleuvait depuis un petit moment déjà, en fait. Rien ne l’annonçait, alors je n’avais pas apporté de parapluie. Le frêne l’avait retenue sans qu’on le lui demande, le feuillage assez dense pour me garder au sec, pendant que la surface du canal devant moi était déjà criblée de gouttes, des milliers de petites entrées. Je ne l’avais pas remarqué parce que j’étais protégé. Je ne sais pas depuis combien de temps j’étais assis à l’intérieur de cette météo que je ne pouvais pas sentir.

  • Saskatchewan!

    Saskatchewan!

    Le train est passé pendant que je m’installais encore dans l’herbe, pendant que le sol négociait encore avec mon poids. Des wagons lents, arrondis, sur les voies entre la berge du canal et le silo, en direction du port. J’ai pu lire le côté de l’un d’eux au passage. Saskatchewan ! avec le point d’exclamation. Peinture verte, le nom de la province dans une police qui présuppose l’enthousiasme. Le train a ralenti. S’est arrêté.

    J’arrivais de mon café. Les gens habituels, la chaleur particulière d’un jeudi matin dans un endroit qui est devenu un endroit, où quelqu’un sait demander ce qu’on lit en ce moment. Quelqu’un a demandé ce que je recommanderais et j’ai dit À propos d’amour de bell hooks sans avoir à y réfléchir. Puis j’ai marché jusqu’ici, jusqu’à cette mince bande d’herbe entre le canal et le fleuve, l’écluse n°1 juste en aval de là où je me suis installé, le Daniel McAllister amarré quelque part derrière moi. Je n’ai pas décidé de venir. Le corps est venu ici assez souvent pour connaître le chemin.

    L’herbe est longue et intacte autour de moi, des pissenlits à tous les stades, certains encore jaunes, d’autres déjà en graine, leurs aigrettes blanches saisissant le peu de lumière qu’offre le ciel gris. Des goélands au-dessus. Le canal se mouvant comme l’eau immobile se meut, tout se passant à la surface, rien ne dévoilant ce qu’il y a en dessous.

    Le wagon est de l’autre côté de l’eau, directement devant le Silo n°5. Le silo est près d’un demi-kilomètre de métal ondulé et de cylindres de béton, la dernière structure de ce genre au pays, construite pour recevoir le grain expédié par train depuis les Prairies et l’exporter par mer vers l’Europe. Son échelle est fausse contre le ciel comme seules les très vieilles choses industrielles peuvent l’être, trop grande pour être décorative, trop en ruine pour être fonctionnelle, présente à la façon des monuments, même quand personne n’avait prévu de monument. Les voies s’enfoncent directement dans le bâtiment. Des tags sur ses murs atteignent des étages qui demandent une vraie détermination pour y parvenir, des gens allant à des extrémités pour marquer leur présence sur quelque chose que la ville n’a pas encore décidé quoi faire, preuves d’arrivées non autorisées à des hauteurs qui ne devraient pas être accessibles. Le wagon est en bas de tout ça, s’annonçant toujours, du grain venant d’une terre de traité à la porte d’un bâtiment qui a cessé de s’ouvrir il y a trente ans.

    Je ne sais pas quoi faire de tout ça. Je continue de regarder.

    Leanne Betasamosake Simpson écrit que la première chose qu’un flocon de neige fait en atterrissant, c’est former des liens avec ses voisins. Un flocon atterrit et commence immédiatement à se lier. Déformation lente. Elle appelle ça le frittage : transformation communautaire, des liens qui durent. Fractal. Ce que nous faisons à petite échelle est la façon dont nous existons à grande échelle.
    Je viens à cette eau depuis l’hiver. Frittage. Formant des liens à cette berge par la répétition accumulée à travers une saison, un manteau neigeux qui se forme sans l’annoncer. Quand j’ai commencé à venir ici, le canal était gris et recouvert de glace, les saules dénudés, la berge dans une tranquillité d’un autre genre. Les saules ont feuillu depuis. Les pissenlits ont accompli tout leur cycle et recommencé. J’ai terminé Theory of Water il y a quelques jours et j’ai reconnu quelque chose que je faisais déjà, la pratique visible en rétrospective de la façon dont un sentier dans l’herbe n’est visible qu’après avoir été parcouru suffisamment de fois. Simpson m’a donné le mot après que le savoir avait déjà eu lieu.

    L’herbe retient ma forme. Le ciel fait ce qu’il fait depuis le matin. De l’autre côté de l’eau, le silo se dresse dans sa fausseté contre les nuages, la même fausseté qu’il avait en février quand je me suis assis en face de lui pour la première fois, et je suis installé d’une autre façon que je ne l’étais alors, lié à cette berge par l’accumulation de matins, par chaque fois que le corps a guidé et que l’esprit a suivi après.

    Il y a un patineur près du bord du canal, juste en dessous de l’endroit où je suis assis. Il se déplace par petits sauts rapides, et là où il atterrit, il laisse un petit remous circulaire qui s’étend vers l’extérieur et s’aplatit avant que le suivant n’arrive. Le remous se déplace dans une eau qui va quelque part : canal, rivière, Saint-Laurent, Atlantique. Le patineur ne sait pas. Il laisse sa marque quand même.

    Simpson écrit que ses ancêtres parlaient à leurs ancêtres à travers le son de l’eau vive, et que les écluses ferment ces canaux de communication. L’écluse n°1 est juste en aval de moi, le canal de Lachine traversant le territoire Kanien’kehá:ka depuis les années 1820 pour rendre ce tronçon du fleuve lisible au commerce colonial, pour déplacer le grain et les marchandises vers l’est en direction de la mer. Les écluses essaient de contrôler ce que fait l’eau, mais elle trouve toujours son chemin au-delà du contenant, se déplaçant à travers les vannes quand même. Le son est toujours là.

    L’eau se déplace vers l’est. Le Saint-Laurent coule vers l’Atlantique. Je regarde la surface du canal, la façon dont elle retient le gris du ciel sans le lui rendre, vert-brun foncé et presque opaque, la couleur de quelque chose qui garde plutôt que réfléchit. On ne peut pas voir le fond. On ne peut pas voir ce que l’eau tient. C’est ainsi que l’eau ressemble toujours d’ici, depuis la bouche des choses, là où le canal s’ouvre sur le fleuve qui s’ouvre sur la mer. Je regarde cette surface depuis février et elle n’a jamais une seule fois dévoilé ce qu’il y a en dessous.

    Christina Sharpe écrit sur le temps de résidence, la mesure océanographique de combien de temps un élément reste dans l’eau. Le sodium a un temps de résidence de 260 millions d’années. Sharpe pense ceci aux côtés de ces Africains jetés, balancés, ayant sauté par-dessus bord pendant le Middle Passage. Elle ne parle pas en métaphore. La chimie de l’eau de mer retient ce qui y est entré. Les morts ne sont pas allés ailleurs. Ils ont un temps de résidence. Ils sont toujours dans l’eau, dans ce que Sharpe appelle le sillage, qui est le chemin derrière un navire, qui est une veillée avec les morts, qui est une prise de conscience d’un seul coup. Alexis Pauline Gumbs les a écoutés dans cette eau, a été à l’écoute de ce qu’elle porte, de ce qu’elle ne laissera pas partir. Simpson a appris des deux, a amené ce savoir à ce fleuve, à ce territoire, à moi assis à la bouche du canal par un gris jeudi matin de mai, ne sachant pas ce à côté de quoi je suis assis jusqu’à ce que je le sache.

    Chaque goutte d’eau sur cette planète est toute l’eau qui a jamais été ici. Le canal est alimenté par le Saint-Laurent. Le Saint-Laurent s’ouvre sur l’Atlantique. L’Atlantique a reçu mes ancêtres, ce qui signifie que l’Atlantique les tient toujours. Il n’y a pas de distance là-dedans. Je ne trace pas une ligne entre ici et là-bas. Je suis assis à la bouche du canal, au seuil où l’eau que je regarde depuis l’hiver s’ouvre sur l’eau qui n’a jamais cessé d’être une tombe, et ce ne sont pas deux masses d’eau différentes. La surface devant moi est la même surface. L’opacité que j’ai regardée toute la matinée, l’eau qui retient le ciel sans le lui rendre, tient d’autres choses aussi, les a toujours tenues, les tiendra plus longtemps que je ne peux y penser sans perdre pied. 260 millions d’années. Les morts ne sont pas dans le passé. Ils sont dans le temps de résidence, ce qui signifie qu’ils sont ici, ce qui signifie que l’eau auprès de laquelle je frittais, formant mes petits liens, accumulant mes matins, est la même eau qui les a reçus et ne les a pas laissés partir.

    Le patineur laisse sa marque. Le remous se déplace dans ce qui est, et a toujours été, plein.

    En bas à l’écluse, des gens pêchent. Sans hâte, présents, la quiétude particulière de gens qui sont à l’eau depuis assez longtemps pour avoir cessé d’attendre que quelque chose se produise. Le son de l’eau se déplaçant à travers les vannes, que les ancêtres de Simpson auraient peut-être connu comme autre chose entièrement.

    Ça a toujours été un lieu de rencontre. Bien avant que le canal soit creusé et les écluses construites et le silo érigé, cette convergence d’eau rassemblait les gens parce que l’eau elle-même l’exigeait. La confluence produit la rencontre de la façon dont certaines conditions produisent certains temps, parce qu’un endroit où les eaux se rejoignent est un endroit où tout ce qui se déplace le long de ces eaux finit par arriver. On ne choisit pas tant un lieu de rencontre qu’on ne s’y trouve déjà.

    Je suis arrivé ici par répétition sans l’avoir décidé. L’eau l’exigeait.

    Le son à l’écluse. Les gens qui pêchent toujours. Le silo énorme et immobile de l’autre côté de l’eau, les voies en dessous vides maintenant.

    À la fin du mois, je remets la thèse. Puis la soutenance. Puis elle quitte mes mains et devient ce qu’elle devient entre les mains des autres. J’ai construit cet argument pendant des années, et les mois à cette eau en faisaient partie, le corps arrivant ici avant que l’esprit ait un mot pour dire pourquoi. Je suis à une confluence, de la façon dont ce canal s’ouvre sur le Saint-Laurent qui s’ouvre sur ce qui est encore plus à l’est, l’eau se déplaçant au-delà du point où on peut la suivre. On ne choisit pas tant ce qui vient ensuite qu’on ne s’y trouve déjà.

    À un moment pendant que j’étais assis ici, le wagon Saskatchewan ! est reparti. J’ai pris une photo avant, depuis l’endroit où j’étais dans l’herbe, mais le train a continué vers le port ou quelque part plus à l’est. Le silo est toujours là. Les voies sont toujours là. Les écluses, les gens qui pêchent, le son de l’eau se déplaçant à travers les vannes. Les aigrettes de pissenlit s’envolant une à une dans l’air gris.

    Le wagon a dit ce qu’il avait à dire et a continué d’avancer. Je me lève de l’herbe et je pars.

  • Place d’Youville

    Place d’Youville

    20 mai, 10 h. Vingt-trois degrés et le vent traverse le champ d’une façon qui n’arrête pas de changer d’idée. Je suis assis près de l’ancien édifice des douanes, juste à côté de la rue McGill, dans ce qui est maintenant un grand espace vert cerné de plaques historiques. C’est ici que le premier Parlement de la Province du Canada a siégé en 1844. L’édifice a brûlé en 1849. Une foule y a mis le feu le soir où le gouverneur général Elgin a signé l’Acte d’indemnisation des pertes de la rébellion. Les plaques sont prudentes là-dessus.

    Je suis arrivé sans livre, ce qui n’arrive presque jamais. J’avais presque terminé l’essai que je lisais et je m’en suis rendu compte en marchant, alors je me suis arrêté dans une librairie voisine, bilingue, à vocation francophone. Je voulais de la fiction pour une fois. Quelque chose de plus poreux, moins argumentatif. J’ai demandé s’ils avaient quelque chose à me proposer d’auteur·es québécois·es noir·es, en français.

    La question sur le visage.

    Ce qui a suivi : Dany Laferrière, évidemment, et puis ensuite un récit de migration. Quand j’ai dit que la migration n’était pas la direction que je cherchais, la catégorie a glissé sans qu’on le nomme : des auteurs palestiniens et colombiens non Noirs. J’ai précisé. De la fiction noire francophone, j’ai dit, en élargissant, sans exiger le Québec spécifiquement. Ça n’a pas aidé non plus. Le cadre plus large a produit le même résultat.

    Chaque fois que j’offrais plus d’information sur ce que je cherchais vraiment, quelque chose se resserrait dans la mâchoire de la personne. À un moment, je l’ai vue remarquer le même écart que j’observais depuis le début. Ça a dû lui faire quelque chose. Se faire prendre à ne pas savoir par la personne qu’on n’arrivait pas à situer.


    Le réflexe, c’est ce à quoi je reviens. Si j’étais entré et avais demandé de la littérature québécoise sans autre précision, je doute que ces auteurs aient émergé avec la même visibilité. Le réflexe le montrait. Si chaque récit québécois noir est pour toi un récit d’arrivée, tu ne peux pas imaginer les personnes Noires comme ayant toujours déjà été ici. Et si ton cadre pour le non-blanc est assez général pour que palestinien et colombien et noir soient des catégories interchangeables, alors c’est pas la Noirceur que tu vises. C’est un bouche-trou. C’est la différence, indifférenciée, prête à être remplie par ce que le rayon a à offrir.

    La présence précède le récit de l’immigration haïtienne de plusieurs siècles. Des personnes Noires ont été réduites en esclavage en Nouvelle-France. Dans cette ville. Dans les prédécesseurs de ces bâtiments. Le Parlement sur le terrain duquel je suis assis a tenu sa première séance alors que cette histoire était encore récente et vivante dans des corps précis. Charlène Lusikila et moi avons tracé une partie de tout ça il y a quelques années, dans un article sur les raisons pour lesquelles le cadre interculturel en travail social continue de faillir aux Montréalais·es Noir·es : traiter la Noirceur comme quelque chose qui est arrivé, plutôt que comme quelque chose contre quoi la ville s’est organisée dès le début.

    Il n’y a pas de plaques pour ça. La ville a décidé quoi marquer. La décision se poursuit.


    Vers la fin de la conversation, la personne a sorti un livre de Rebecca Makonnen. Adoptée en situation de transracialité, a-t-elle dit, avec un léger changement de registre, comme si c’était une route différente vers la même destination, plus lisible. Cette grammaire m’habite depuis. Laferrière peut maintenant se faire appeler Québécois. Il est Haïtien aussi, et je ne veux rien enlever à ce que ça signifie. Mais remarque ce qui a dû se passer d’abord. Le migrant qui gagne une reconnaissance à travers ce que la communauté juge exemplaire. L’adopté·e. Chaque route exige une autorisation préalable de la même structure qui vient de passer dix minutes à me trouver des récits de migration quand j’ai demandé de la littérature québécoise.

    Je pourrais me revendiquer Québécois. La revendication serait légitime. J’ai été ici assez longtemps, j’ai aimé cet endroit à travers plusieurs versions de lui-même et plusieurs versions de moi-même. Ce qui résiste en moi quand je m’approche de ce mot, c’est pas de l’incertitude sur qui je suis. C’est la difficulté particulière d’aimer une société qui continue de te montrer, à travers ses mots, ses décisions, ses réflexes en librairie, les conditions attachées à son amour pour toi. L’aimer quand même. Ces deux choses sont vraies et elles ne se résolvent pas l’une l’autre et j’ai arrêté de leur demander de le faire.

    Tout ce que je voulais, c’était de la littérature.


    Le champ est calme. Quelques touristes lisent les plaques avec l’attention appliquée des gens arrivés ce matin qui repartiront en soirée. Le Saint-Laurent est tout près d’ici, caché par l’édifice des douanes à ma gauche, celui qui décide de ce qui passe depuis 1838. Le nouveau livre est dans mon sac, à peine entamé, acheté parce que c’était l’option la moins chargée.

    La ville a mis un parc ici. Le gazon fait son travail patient sur le terrain où le Parlement a brûlé et le fleuve continue de passer devant tout ça, indifférent et sans interruption. Le vent n’a pas encore arrêté de changer d’idée.

    Je risque de retourner le livre.

  • Rue Fort

    Rue Fort

    9 mai. Ensoleillé. Je marche devant le quartier général du Service de police de Winnipeg à 11 heures du matin quand je tourne de Graham sur la rue Fort, et le moment est ce qu’il est. Deux hommes qui reviennent du gym, qui rient, à l’aise entre eux et avec le matin. Ils jettent un coup d’œil vers le bas sur l’homme sur le trottoir en passant, ajustent à peine leur trajectoire, et passent leur chemin. Il est Autochtone, enveloppé dans une couverture de la Croix-Rouge canadienne, replié contre le bâtiment à 11 h 15. La couverture de l’organisation de secours aux sinistrés, c’est le détail qui reste. Elle, sur un homme sur un trottoir, par un matin de semaine, dans une ville où l’itinérance autochtone urbaine n’est pas une crise au sens de quelque chose qui est arrivé soudainement mais une condition, le résultat accumulé de décisions précises prises sur une longue période concernant de qui la vie constitue une urgence et de qui elle constitue un paysage. Les deux hommes sont déjà à mi-pâté de maisons, encore en train de rire. Ils n’ont pas rompu leur conversation.

    La déception, pas la surprise. Je savais avant de tourner le coin. Le corps savait avant que l’esprit finisse la phrase.


    Je suis arrivé l’après-midi du 5 et suis allé chercher la rivière presque immédiatement, déposant mon sac à l’hôtel et sortant avant de m’être vraiment installé. J’ai suivi la rivière Rouge vers l’est, traversé la passerelle piétonnière jusqu’à Saint-Boniface avec le Musée canadien pour les droits de la personne qui s’élevait derrière moi, visible à l’aller, visible au retour, sans exiger d’être abordé.

    À Saint-Boniface, il y a une fresque assez grande pour qu’on la voie avant de comprendre ce qu’on voit. Louis Riel au centre, la Basilique derrière lui, une charrette de la Rivière-Rouge à sa gauche, des fleurs en dessous de tout ça dans des rouges et des jaunes qui ne s’excusent pas. Le corps s’est arrêté avant que je le décide. Je n’avais aucun titre sur cette image et je me suis quand même arrêté devant elle parce qu’elle m’y invitait.

    Quelques rues plus loin j’ai trouvé une librairie et on m’a servi en français sans que ça nécessite d’explication. Je suis reparti avec Gabrielle Roy, De quoi t’ennuies-tu, Éveline? suivi de Ély! Ély! Ély!, et l’ai ouverte sur un banc avant de regagner le bord de l’eau. D’emblée, elle me faisait quelque chose, ses descriptions de ce territoire si précises et si senties que la lire en me déplaçant dans ce même territoire produisait une désorentation particulière, la prose arrivant légèrement en avance sur le paysage, le paysage la confirmant, les deux en conversation que j’écoutais à la dérobée.

    La Fourche c’est là où la rivière Rouge rencontre l’Assiniboine, la raison pour laquelle la ville entière existe là où elle est, et je me suis assis près de l’eau ce soir-là en essayant d’être honnête sur mon rapport à elle. Ce n’est pas ma rivière. Je ne dis pas ça comme un désaveu : c’est la seule position honnête qui m’est disponible. La rivière Rouge a nommé un peuple qui a construit son identité à partir d’une multiplicité irrésoluble, français et autochtone et ni l’un ni l’autre et les deux à la fois, d’une vallée fluviale qui lui a rendu son nom, et je peux tenir ça sans le revendiquer. J’ai lu Roy au bord de l’eau à mesure que la lumière changeait, ses phrases sur la prairie me traversant avec le courant, tous deux patients, tous deux plus vieux que tout ce que je leur apportais.

    Je suis resté là avec quelque chose que je ne savais pas immédiatement quoi faire.


    La conférence avait lieu le lendemain matin. Un syndicat dont les membres font un travail que l’État a largement abandonné m’avait fait venir pour parler de décoloniser le genre et du type de soins construits en dehors des cadres institutionnels. Quelque chose se clarifiait dans ce cadrage précis : être amené ici par des gens qui comprennent déjà que les structures officielles ne tiennent pas, pour parler des communautés qui construisent les leurs. La salle était pratique et attentive à la façon des gens qui travaillent avec leurs mains et leurs liens et n’ont pas de patience pour une abstraction qui n’atterrit nulle part. J’ai essayé d’atterrir quelque part. Je crois que c’est le cas.

    Ce soir-là je suis retourné à Roy. La chambre d’hôtel, la platitude de la ville s’insinuant par la fenêtre même dans le noir, ses phrases faisant leur patient travail. Elle a écrit sur ce territoire comme quelqu’un que ce territoire avait changé, qui n’est pas arrivée avec le paysage déjà interprété mais l’a laissé lui enseigner quelque chose. J’essayais de faire quelque chose de similaire et j’étais conscient de combien elle était allée plus loin.

    Le soir suivant, je suis allé à un drag show au Club 200. Quelqu’un que j’avais rencontré à un bal à Tiohtià:ke, une seule conversation sur le trottoir dans la chaleur qui suivait la fonction, m’avait dit si tu te retrouves un jour à Winnipeg. J’y étais. La salle était chaude et précise et pleine d’une sorte d’attention qui semblait continue avec La Fourche et la conférence et Roy et la fresque, différentes surfaces de la même chose : des gens en train de faire quelque chose de réel dans un endroit où ce n’est pas toujours facile. Je suis resté plus tard que prévu.

    J’ai porté Roy à travers tout ça. Sur un banc, à un comptoir avec un café, de retour à l’hôtel. Elle continuait de décrire le territoire avec une attention dont j’essayais de m’instruire, la façon dont elle tenait l’échelle de la prairie sans broncher, trouvant dans son exposition non pas le vide mais une honnêteté particulière. Tout visible. Rien ne s’excusant d’être ce qu’il est.

    De quoi t'ennuies-tu, Éveline? suivi de Ély! Ély! Ély!, posé à l'envers et ouvert sur un comptoir de marbre à côté d'un verre d'eau et d'une tasse en céramique. Une tranche de pain très grillé au premier plan. La peinture de couverture représente un paysage, verts et bleus profonds, un plan d'eau, la terre qui se courbe à l'horizon. Le texte de la quatrième de couverture est partiellement lisible.
    De quoi t’ennuies-tu, Éveline? suivi de Ély! Ély! Ély! , quelque part à Winnipeg.

    L’Exchange District est juste à côté du Fairmont où je séjourne, deux choses que je n’ai pas choisies. J’y ai marché presque chaque jour depuis mon arrivée. Les bâtiments sont réellement beaux : maçonnerie ornementée, détails de terre cuite en tête de façade, devantures d’entrepôts qui parlent d’un moment de confiance civique, une ville qui a construit comme si elle s’attendait à continuer de construire. Beaucoup de ces bâtiments sont maintenant vides. Je le ressens comme texture avant de le comprendre comme fait, la qualité particulière d’une rue où l’architecture est présente mais la vie pas tout à fait, où on est conscient de ses propres pas d’une façon qui signifie quelque chose. Il y a un écart entre l’ornementation en haut et le trottoir en bas et cet écart n’est pas accidentel. Les investissements ont quitté cette ville de la façon dont les investissements partent, silencieusement, structurellement, avec les conséquences qui atterrissent sur des corps précis dans des endroits précis. Ce à quoi je reviens sans cesse, ce n’est pas le vide des bâtiments mais la décision, continue et récursive, de les laisser vides plutôt que de loger les gens repliés sur les trottoirs en dessous. L’anti-Indigénéité n’est pas seulement une idéologie. C’est une allocation de ressources, une détermination de ce qui compte comme urgence, une couverture de la Croix-Rouge sur un trottoir de la rue Fort par un matin ensoleillé pendant que deux hommes passent en riant et que les bâtiments au-dessus se dressent ornementés et vacants. J’y marche et je sens la logique avant de pouvoir la nommer pleinement.

    L’anti-Noirceur opère aussi ici, à ses propres conditions, et je ne vais pas les confondre. Ce que j’observe depuis quatre jours, c’est les deux, simultanément, sur des gens dont les corps cette ville a décidé de ne pas protéger. Le poids de savoir d’avance et de voir quand même est sa propre forme d’épuisement.


    Je descends Main en direction de Portage en me demandant si je pourrais vraiment vivre ici. L’un des postes auxquels j’ai postulé était à l’Université du Manitoba. Je ne l’ai finalement pas visitée. Au 9, ça ne semble plus la même question que le 5. La ville en a substitué une autre.

    La fresque et la rue Fort et l’Exchange vide et la rivière qui n’est pas la mienne et le Club 200 et la conférence et l’homme enveloppé dans la couverture de la Croix-Rouge sont tous le même endroit. Ils ne se résolvent pas en un verdict. Ils s’accumulent en quelque chose que je porterai plus longtemps que le vol de retour.

    J’ai terminé Roy ce matin au déjeuner. Ses dernières pages, le territoire faisant toujours son patient travail sur elle, les phrases faisant toujours de la place pour ce sur quoi la prairie insiste. Je l’avais lue en me déplaçant dans le territoire sur lequel elle avait écrit, et quelque chose dans ça avait rendu le séjour entier plus poreux, plus disponible à être changé par ce qu’il était réellement plutôt que par ce que j’y projetais. J’ai fermé le livre et suis sorti.

    Le vent à Portage et Main vous frappe avant que vous soyez prêt. Rien ne l’interrompt sur des kilomètres dans toutes les directions. C’est ça, cet endroit : tout arrive à pleine force, inchangé par ce qu’il a traversé pour arriver jusqu’ici.

    J’ai continué de marcher.

  • Bassin Peel, 09h15

    Bassin Peel, 09h15

    Sous l’autoroute Bonaventure. L’enseigne Five Roses à un angle auquel je ne m’attendais pas depuis ici. Des trains du REM à ma droite, glissant sans bruit de là où je suis assis. L’eau. Je suis toujours près de l’eau ces temps-ci, et je commence à penser que ce n’est pas accidentel.

    Un autobus passe au-dessus et toute la structure vibre. La pluie texturant le bassin, fine et persistante, le genre qui ne s’annonce pas. Des rambardes noires, rouillées, couvertes de graffitis, qui dégouttent. Des filets d’eau qui n’attendent que de tomber. Du sable. Une de ces structures d’exercice en plein air que personne n’utilise à cette heure un samedi matin. Un groupe de coureurs en spandex haute visibilité descend la piste cyclable. La ville dans toutes les directions, et Griffintown derrière, des affiches à louer sur chaque immeuble.

    Je venais dans cette ville comme quelqu’un qui part. Je ne l’avais pas remarqué jusqu’à ce que je m’assoie.


    J’ai développé une habitude, quelque part dans la dernière année, d’attendre le poste qui parle déjà ma langue. Celui dont l’offre d’emploi utilise des mots assez proches des miens pour que je puisse entrer sans traduction. Je me suis projeté si complètement dans ces avenirs que quand les portes ne se sont pas ouvertes, j’ai dû faire le deuil de vies entières que je n’avais jamais vécues. Et puis les questions sont venues, plus silencieuses et plus dévastatrices que la déception elle-même : je croyais être fait pour ça. Je n’ai même pas eu une entrevue. Qu’est-ce que je fais avec ça?

    Hier, j’ai postulé à plus d’emplois qu’au cours de toute l’année dernière. Quelque chose s’est desserré. Je me suis assis avec le deuil et puis j’ai simplement commencé à postuler. Sans attendre le poste qui me reconnaît déjà. Postuler, et lâcher prise. La valeur du travail est établie dans d’autres salles, par d’autres redevabilités. Un comité de sélection n’a pas le dernier mot sur quoi que ce soit.


    Je termine un doctorat dans des champs qu’on est en train de criminaliser activement au sud de la frontière, à un moment politique qui a tellement changé depuis que j’ai commencé que certains jours il m’est difficile de me souvenir à quoi l’urgence était censée ressembler de l’extérieur. Quand j’ai commencé, il y avait de l’appétit. Maintenant l’appétit s’est déplacé, ou a tourné, ou est passé dans la clandestinité, et je suis là avec une thèse sur les soins fugitifs et la santé spéculative et la survie queer noire, qui sort diplômé dans une structure en train de décider rapidement que ce travail est un risque.

    Et pourtant. L’évaluation par les pairs. Les publications. Le visage de l’éditeur au bal. Les collaborations qui continuent d’arriver. Quelque chose s’est élargi à l’intérieur du travail que je n’avais pas planifié. La qualité de l’attention est différente de ce qu’elle était il y a trois ans. Je le sens quand j’écris, la façon dont une phrase trouve son propre poids maintenant, la façon dont je fais confiance à l’observation pour porter plus qu’avant. Je n’ai pas fabriqué ça. C’est venu par accumulation, par dérive, en revenant à la même eau par temps changeant, en apprenant à laisser le corps mener et à le suivre avec le langage.

    On ne peut pas s’attendre à ce que je produise toujours à partir de ce que je porte dans mon corps. Ce ne serait pas de la recherche. Ce serait de l’extraction.

    Je mérite aussi des soins.

    Je mérite aussi des soins.


    Sans vouloir briser le quatrième mur, je continue tout de même de penser à ces billets. À la façon dont ils pourraient finalement s’assembler en quelque chose. Une monographie, peut-être, ou ce qui en tient lieu : une méthodologie démontrée plutôt qu’argumentée, la dérive comme façon de connaître, le fragment comme forme. Ce que j’ai construit ici, en public, est peut-être déjà le travail. Pas la préparation du travail. La chose elle-même, en train de s’accumuler. Il me semble important de dire ça à voix haute, même juste à moi-même, sous l’autoroute, sous la pluie. Puis un train d’Amtrak recule sur le pont au-dessus de Wellington, vers la Gare centrale, et je pense à Avery Gordon, à la hantise, à ce que ça signifie de marcher sur des terrains qui annoncent leur propre histoire sur des panneaux d’interprétation près de terrains vagues.

    C’est l’un des berceaux de l’industrialisation au Canada, disent les panneaux, et les terres qu’ils marquent sont en grande partie vacantes. Les appartements qui s’élèvent à Griffintown sont pleins de gens arrivés après ce dont le sol se souvient. Des migrants de la famine irlandaise sont passés par ici en 1847 portant le typhus, des dizaines de milliers d’entre eux, et ceux qui n’ont pas survécu ont été enterrés dans des fosses communes non loin d’où je me tiens. Le Black Rock près de l’eau en marque certains. Le quartier qui a porté leur labeur et leur mort a finalement été abandonné, puis rasé, puis rebaptisé comme marché de condos de luxe avec briques apparentes et vue sur le fleuve. Les briques sont d’origine. J’y marche, composant mon propre récit, ajoutant mon corps au registre.

    Le groupe de course a traversé de l’autre côté du canal. Je ne sais pas quand c’est arrivé.

    Je veux rester dans cette ville. J’ai voulu rester. Mais je sais ce que ça signifie d’être cette personne particulière à ce moment particulier dans la politique de cette ville, et ce savoir s’installe dans ma poitrine différemment que le vouloir. Les deux sont vrais. Ils ne se résolvent pas l’un l’autre.


    Je n’ai pas d’emploi. Je suis fatigué. Je l’ai dit dans mon billet précédent et c’était réel et ça devait être dit.

    Et aussi : je ne suis pas coincé. J’ai un endroit où rester, pour quelques mois ou plus si nécessaire, avec un ami que j’aime. La flexibilité que j’ai lue comme précarité est aussi, tout juste, de la liberté. La recherche frénétique, les plans qui changent sans cesse parce qu’ils changent toujours parce que c’est la nature de ces structures, peut-être que c’est ça qui m’a gardé à moitié dehors. M’engager avec la ville comme quelqu’un déjà en transit. Déjà parti.

    Je pense que recevoir la nouvelle au canal ce jour-là a décrispé quelque chose en moi. Le corps a fait le travail et l’esprit a suivi après, lentement et un peu embarrassé. Peut-être que c’est la même chose ici. Peut-être que j’ai besoin de me décrisper à nouveau, de m’y laisser aller : être ici, à Tiohtià:ke, sous le béton, à regarder l’eau. Tenir le bassin, les rambardes, le gris du ciel, sans exiger que quoi que ce soit se résolve.

    Peut-être que quand j’arrête la recherche frénétique, la direction s’éclaircit d’elle-même. Ça s’est déjà produit. J’en ai la preuve. Je peux m’en servir.


    Faire les cent pas et attendre et se décrisper au bassin Peel. La pluie dégoutte et la texture change. Un train du REM repart en vitesse vers la montagne. L’eau attend.

    Peut-être que c’est suffisant. Peut-être que ça l’a toujours été.

  • Vers l’est

    Vers l’est

    La glace est partie.

    Je le remarque avant de m’être tout à fait installé sur le banc, le moka à l’avoine encore chaud entre mes mains, les pins le long de la promenade faisant leur lent travail dans le vent. Habitat 67 est là dans mon champ de vision comme il l’est toujours. Le pont Jacques-Cartier. Le parc d’attractions encore fermé pour la saison, les manèges à l’arrêt derrière la clôture. C’est le même banc, la même orientation vers l’est à laquelle je reviens sans vraiment le décider. Le Grand Quai à la fin d’avril ressemble à un fleuve différent de celui avec lequel j’ai passé l’hiver, et d’une certaine façon c’est le cas. Ce que je regarde maintenant, c’est de l’eau qui a fini de tenir. La glace qui était ici, le morceau particulier sur lequel j’ai écrit une fois, celui qui avait pris la forme d’un triangle parfait et pointait vers l’est le jour où j’ai soumis ma candidature, est partie. Le fleuve l’a reprise. C’est ce que font les fleuves à travers une saison, avec ce qu’on leur donne.

    Je suis revenu parce que le corps le savait, avant que le reste de moi ait une raison.

    Hier la ville était chaude.

    J’avais terminé un livre en terrasse sur la rue Saint-Paul, la dernière page arrivant comme arrivent les dernières pages quand on a vécu à l’intérieur de quelque chose assez longtemps : non pas avec surprise mais avec la reconnaissance que la forme s’était complétée. Je suis resté avec la dernière phrase un moment avant de fermer le livre, comme on reste avec la dernière note de quelque chose avant que la pièce recommence à être une pièce. Un espresso. Une crêpe. Le soleil faisait ce qu’il n’avait pas d’affaire à faire dans les derniers jours d’avril et la rue Saint-Paul le recevait sans broncher, la vieille pierre des bâtiments tenant la chaleur différemment que les tours de verre, plus doucement, comme si la ville se souvenait d’une version antérieure d’elle-même. Les gens se déplaçaient lentement. Les visages se tournaient vers le ciel. Je n’avais nulle part où être et le corps le savait et s’est installé en conséquence, les épaules descendant à un endroit qu’elles n’avaient pas atteint depuis des mois, la mâchoire se décrispant, le luxe particulier d’un mardi qui n’appartient qu’à lui-même.

    J’ai marché vers le canal Lachine après. Les rues du Vieux-Port portaient encore la chaleur, la lumière sur les pavés à l’angle qu’elle n’atteint qu’au printemps, basse et dorée, le genre de lumière qui rend le familier brièvement précieux. Le Daniel McAllister était dans les écluses comme il y est toujours, rouge et massif et indifférent à ce que faisait l’après-midi autour de lui. J’ai trouvé un carré de gazon près de l’eau, mou du dégel récent, et me suis allongé avec mon sac à dos comme oreiller et j’ai laissé le soleil s’appuyer sur mon visage et ma poitrine et le dos de mes mains. Le corps s’est installé dans le sol. Le canal coulait à côté de moi avec la tranquillité particulière d’une eau encore froide dans un mois chaud. Quelque part de l’autre côté, un oiseau faisait quelque chose de persistant. J’ai fermé les yeux.

    Le corps était déjà quelque part qu’il reconnaissait. L’eau, l’attrait vers l’est, la qualité d’attention qui arrive en moi quand je suis resté assez longtemps près des voies d’eau de cette ville pour cesser de faire semblant d’y être. Je ne savais pas que j’avais apporté quoi que ce soit. Je croyais être allongé au soleil par une belle journée avec un livre terminé et nulle part où être. Le courriel est arrivé dans tout ça. J’ai regardé l’eau longtemps après. Sans penser. Pas encore. Le canal continuait de couler comme il coulait avant que le courriel arrive, indifférent au réordonnancement qui venait de se produire dans ma poitrine. Le soleil faisait encore ce qu’il faisait. Le Daniel McAllister n’avait pas bougé. Je suis resté là avec le téléphone face contre l’herbe à côté de moi et j’ai laissé le corps faire ce qu’il avait besoin de faire avec l’information avant de lui demander autre chose.

    Même pas une entrevue.

    Je le savais avant d’ouvrir le courriel. Avais su que quelque chose s’en venait depuis le matin, de la façon dont on sait certaines choses par le corps avant qu’elles arrivent comme langage : un affaissement sourd, une qualité particulière d’immobilité qui n’est pas la paix. J’avais attendu huit semaines. L’attente avait vécu dans mes épaules, dans la crispation sur laquelle j’écris depuis des mois, la compression qui ne se défait pas avec le repos ni le mouvement. Et puis la journée avait été tellement belle. Le livre terminé, le soleil, la terrasse, la ville étant brièvement la version d’elle-même qui vous fait oublier que vous en savez mieux. Je pense maintenant que le corps se préparait depuis le début, portait la connaissance tout au long de la matinée et dans l’après-midi, avait trouvé l’eau et s’était allongé à côté parce qu’il savait ce qui s’en venait et voulait être quelque part où il pourrait le recevoir.

    Quatre jours avant ça, j’étais à un bal.

    L’éditeur d’un recueil sur les méthodes de recherche queer était en ville. Iel avait déjà lu le chapitre que j’avais soumis, celui qui prend le ballroom comme site méthodologique, avait tenu le manuscrit entre ses mains et suivi l’argument jusqu’au bout. Et il s’est passé, comme les choses se passent parfois dans ce travail, qu’il y avait une fonction ce week-end-là. Le National se remplissait à son arrivée, l’air portant cette charge particulière qu’un espace ballroom tient avant que la première catégorie soit appelée, sueur et cologne et anticipation et le bourdonnement sourd d’un système de son qui sait pourquoi il est là. C’est mon endroit. L’endroit où mon corps se souvient de choses sur lui-même qu’il oublie dans d’autres pièces.

    Le commentateur était électrique ce soir-là. It’s the girls I see, it’s the girls I know, it’s the girls I LOVE!, le chant atterrissant et soulevant et atterrissant encore, toute la salle le portant sans qu’on le lui demande, de la façon dont une salle devient un corps quand les conditions sont réunies. Pour Bizarre et Face, les effets sont sortis, lumière et fumée et le théâtre particulier d’une catégorie qui comprend le spectacle comme argument, et les walkers se sont déplacés dans tout ça comme s’ils avaient construit l’univers vers lequel les effets pointaient, parce que c’était le cas. Puis le commentateur a demandé au DJ de couper le beat. Quelqu’un méritait ses fleurs. La reconnaissance est venue lentement et précisément, de la façon dont une vraie reconnaissance le fait quand elle n’est pas jouée mais voulue. Je me suis tourné vers iel et j’ai dit : imagine ce qu’un moment comme ça fait à l’image qu’on a de soi-même.

    Iel regardait la salle de la façon dont on regarde quelque chose qu’on a lu mais pas encore ressenti dans le corps. Et je le regardais regarder, et j’étais aussi simplement là, à l’intérieur de ce sur quoi porte mon chapitre, ce que j’essaie de décrire en langage académique depuis des années, et pendant quelques heures irrépétables la distance entre le chercheur et le cherché n’était pas un problème méthodologique que je gérais mais simplement absente. Iel a vu le travail dans son propre élément. Vu ce que le travail sait que le chapitre ne peut que désigner.

    Le comité de sélection a examiné mon dossier et est passé à autre chose sans prendre contact.


    Ce ne sont pas le même type de ne-pas-être-choisi et mon corps connaît la différence. Il connaît aussi le bilan plus long. Le tissu qui a reçu le courriel hier a reçu d’autres décisions, des plus anciennes, qui sont arrivées avant que j’aie le langage pour dire ce que ça signifiait d’être évalué et trouvé pas tout à fait adapté au poste disponible. Le comité ne sait pas ça. Le dossier ne le porte pas. Mais le corps tient l’archive complète quand même, et ce qui atterrit sur lui maintenant atterrit sur tout ce qui est déjà emmagasiné là : chaque salle qui a regardé ce que j’étais et fait son calcul, chaque processus qui a avancé sans moi, chaque forme de non-sélection qui m’a appris, avant même d’avoir les mots, que mon appartenance quelque part était conditionnelle à la décision de quelqu’un d’autre. Le comité de sélection n’est pas la première institution à examiner mon dossier et conclure que je n’étais pas ce qu’elle cherchait. Le corps a déjà été là.

    Ce que je sais, c’est que mon travail circule. Il atteint des salles avant moi. Le professeur qui a été embauché pour le poste en travail social anticolonial pour lequel j’avais postulé m’a demandé une fois de donner une conférence dans un de ses cours, sur l’anti-Noirceur, en raison de la force de ce que j’avais construit. L’éditeur est venu au bal. Le travail n’est pas invisible. Ce qu’il est, c’est illisible pour les institutions qui auraient besoin de le rendre lisible pour l’abriter. Il y a une différence entre être vu et être choisi, et j’habite cette différence depuis assez longtemps pour en nommer la texture précise : la façon dont ça s’installe dans la poitrine, distinct du désappointement ordinaire, distinct de l’échec. Ce n’est pas un échec. C’est quelque chose de plus précis et par certains côtés plus épuisant que l’échec, parce que ça exige de connaître la valeur de ce qu’on porte tout en regardant l’institution décider qu’elle ne sait pas quoi faire avec.

    Je dois payer mes factures. Je n’ai pas d’emploi. Dans quelques mois le doctorat sera terminé et la structure disparaîtra avec lui. Le financement, l’échéancier, le contenant. La pratique est déjà fermée, le poste n’est pas venu, et je suis assis au bas de chaque échafaudage à la fois. Je sais que le travail a de la valeur parce que je l’ai regardé avoir de la valeur, à répétition, dans des salles qui le recevaient à ses propres conditions. J’ai aussi peur d’une façon qui n’en a rien à faire de ce que je sais.

    Un morceau de glace triangulaire, pointant vers l'est, à la surface du Saint-Laurent fin février.
    Un morceau de glace triangulaire, pointant vers l’est, à la surface du Saint-Laurent fin février.

    Je suis revenu au Grand Quai ce matin parce que c’est ici que j’ai pris quelque chose.

    Il y a huit semaines il y avait de la glace ici. Un morceau qui avait pris la forme d’un triangle parfait, pointant vers l’est, et j’avais été debout au bord de cette eau et l’avais laissé signifier quelque chose le jour où j’ai soumis ma candidature. Je sais ce que j’ai ressenti debout ici, la qualité particulière d’un signe qu’on ne va pas chercher, la façon dont le corps le reçoit avant que l’esprit ait décidé s’il croit à ce genre de chose. Je l’ai laissé signifier quelque chose. Je l’ai porté à travers huit semaines d’attente, à travers la compression et la crispation et le non-savoir, et j’en ai apporté le poids au canal hier et il était encore là quand le courriel est arrivé.

    La glace est partie maintenant. Le fleuve l’a reprise à un moment dans les semaines où j’attendais, l’a dissoute dans le courant de la façon dont il dissout tout ce qu’on lui donne à travers une saison. Je regarde de l’eau libre. La même orientation vers l’est, le même banc, Habitat 67 toujours sur la rive d’en face, les pins de la promenade se balançant toujours doucement dans le vent. L’endroit n’a pas changé. Ce qu’il tenait est parti.

    J’ai regardé ce tronçon du fleuve assez longtemps pour savoir à quoi il ressemble quand il a fini de tenir quelque chose. C’est à ça qu’il ressemble.


    Alors je le pose.

    Pas le travail. Pas le savoir. Pas l’épuisement particulier d’être cette personne dans ce travail à ce moment. Ceux-là voyagent avec moi. Ce que je pose, c’est la version du futur que je portais dans ma poitrine depuis janvier : les matins particuliers que j’imaginais, la qualité de silence d’une petite ville, le corps qui pourrait exister là-bas, moins crispé, plus disponible à lui-même. La version de moi-même qui avait un titre et un campus et une pièce où le travail pouvait se faire à ses propres conditions. J’avais accordé beaucoup de grâce à cette version. Je l’avais laissée devenir précise. Je m’étais laissé la vouloir.

    Les ancêtres venaient de la direction que prend cette eau. Le fragment de glace qui pointait vers l’est est déjà là quelque part, dissous dans l’Atlantique, retourné à l’eau qui a porté mon peuple. Je ne suis pas le premier à m’asseoir à ce fleuve et à donner quelque chose au courant. Je ne serai pas le dernier.

    Les camions bippent encore au loin. Les pins font leur lent travail dans le vent. Habitat 67 et l’Île-Sainte-Hélène et le pont Jacques-Cartier sont toujours dans mon champ de vision, le parc d’attractions toujours fermé, les manèges à l’arrêt. Le moka à l’avoine a refroidi dans mes mains. Le ciel est le gris particulier d’une journée qui ne va pas changer d’avis.

    Je suis encore là. Je suis encore défait. L’eau sait déjà quoi faire de ce que je lui ai apporté.

  • Le temps qu’il fait

    Le temps qu’il fait

    Le café près du Palais des congrès est déjà plein de délégués au congrès du Parti libéral du Canada quand je prends la file dehors. Des voitures de police sont garées plus bas dans la rue. À l’intérieur, chaque table a son attaché politique. Des vestons. Des casquettes. Des cordons #LIB2026. Des Louboutins sous une table où quelqu’un a posé un sac Prada sur la chaise d’à côté. Des sacoches d’ordinateur étalées sur des tables que le personnel doit récupérer. Des épinglettes à l’effigie de Mark Carney. Des cheveux méticuleusement bouclés. Du kaki. L’assurance particulière des gens qui ont décidé que leur présence allait de soi partout. Puis une femme qui traverse la salle avec un parapluie du Fairmont, le rouge de sa robe couleur du parti, coordonné, intentionnel. Elle passe devant une barista sans la regarder et quelque chose se serre dans ma poitrine qui se serre depuis des jours.

    Je porte un keffieh et je remarque le moment où ils le remarquent. Quelque chose se déplace dans la pièce que personne ne nomme. Un délégué près de la porte le capte et détourne le regard avec une rapidité qui est elle-même une déclaration. Je suis habitué à être déchiffré dans des espaces comme celui-ci, habitué à l’attention particulière que la présence noire attire dans des salles qui ont décidé qu’elles étaient pour tout le monde. Le keffieh ajoute une couche. Ils le savent et je sais qu’ils le savent et nous sommes tous là avec nos cafés à faire semblant que la salle ne fait pas ce qu’elle fait.

    Le projet REDress place des robes rouges vides dans des espaces publics pour tenir la forme des femmes qui sont parties, celles que ce gouvernement a décidé cette semaine, cette semaine précise, ne requièrent pas d’enquête soutenue ni de ressources. La femme au parapluie du Fairmont n’a pas choisi sa robe pour cette raison. Sa couleur a été assignée. Coordonnée. Par un parti qui a aussi accueilli Marilyn Gladu de l’autre côté de la Chambre, une femme dont les votes contre les personnes queer et trans font partie du dossier parlementaire, et a appelé ça une coalition. C’est le parti qui défile dans les marches de la Fierté. Qui pointe l’égalité du mariage comme preuve de son caractère. Je suis une personne queer dans cette salle et je sais depuis longtemps que l’abri avait des conditions. Mon corps ne reçoit pas Gladu comme un choc. Il la reçoit comme une confirmation, un élément de preuve de plus qui atterrit par-dessus tout ce qui est déjà là, chaque moment précédent où les murs ont montré à quel point ils étaient minces. C’est ainsi que ça s’accumule. Un poids qui s’installe dans la poitrine et les épaules et la mâchoire, invisible de l’extérieur, porté dans chaque salle où on vous dit d’être reconnaissant pour la protection. La femme en rouge traverse le café. La barista débarrasse une table. Aucun d’eux ne lève les yeux.

    C’est mon café. Au comptoir, un autre échange s’offre, celui entre des gens qui se sont présentés l’un pour l’autre assez de matins ordinaires pour que les termes soient établis. On n’a pas grand-chose à se dire. Je fais une blague. Il rit d’une façon qui est aussi un souffle. On parle brièvement de ce que ça coûte de servir des gens qui vous traitent comme de l’infrastructure, qui commandent sans contact visuel, qui partent sans reconnaissance. Personne ne dit Parti libéral. Personne n’a à le faire. La salle continue de faire ce qu’elle fait autour de nous.

    À trois tables de là, un délégué vérifie son téléphone. Ce gouvernement est complice d’un génocide et a consacré des ressources considérables à éviter ce mot, et a sabré les fonds pour les enquêtes sur les femmes, filles et personnes bispiritées autochtones disparues et assassinées cette semaine, et a utilisé tous les outils disponibles pour éviter le lien entre ces deux phrases. Le financement, les votes, les abstentions, les formulations soigneusement choisies pour éviter les mots qui nécessiteraient une action. Quelque part une famille est dans les décombres. Quelque part un enfant est extrait du béton. Quelque part une femme est portée disparue et le dossier n’a plus de fonds. Nous voilà, me voilà, les voilà, à Tiohtià:ke par un jeudi matin venteux. La femme en rouge passe devant la fenêtre en route vers le Palais. Le parapluie du Fairmont capte la lumière.

    Je termine mon café. Je ferme mon livre. La salle est encore pleine quand je pousse la porte et tourne vers le sud en direction du Palais des congrès, vers le métro, devant les voitures de police toujours garées là où je les ai laissées.

    Autour du Palais, la police est partout. L’appareil disposé en périmètre autour des gens qui le commandent, qui le financent, qui ont toujours été la raison de ce qu’il est. La femme en rouge traverse ce périmètre sans briser son pas. Je n’ai jamais été la personne que cet appareil était disposé à protéger. Les gens que j’aime n’ont jamais été cette personne. Les gens dont nous marquons les morts et que nous portons, ceux que le rouge était censé tenir, dont les fonds ont été supprimés cette semaine, ceux dans les décombres dont ce gouvernement ne dira pas les noms, n’ont jamais été cette personne. La police est au Palais des congrès parce que les gens qui sont à l’intérieur l’y ont mise.

    Ce qui reste dans mon corps, c’est la certitude que rien de ce que je ressens ou dis ou écris n’atteindra ces gens d’une façon qui leur coûte quoi que ce soit. Ils quitteront le Palais et retourneront à leurs vies et les décisions qu’ils prennent continueront d’atterrir sur les mêmes corps sur lesquels elles ont toujours atterri et ils dormiront. Voilà ce qu’est vraiment l’impunité. La capacité de traverser le monde sans que vos actions ne reviennent jamais à votre corps comme conséquence. J’ai passé toute ma vie dans un corps où la conséquence est la météo. Où ce que je fais et la façon dont je me déplace et ce que je porte et qui je suis comporte des risques dans des salles comme celle-ci. Eux ont passé toute leur vie dans l’autre type de corps. Celui que la police est disposée à protéger. Celui qui peut être frustré par le service dans un café sans que cette frustration soit une évaluation de la menace. Nous sommes dans la même ville ce même jeudi matin et nous ne sommes pas dans le même monde.

    Ces systèmes ne tiennent pas éternellement et les gens qui en font partie le savent même quand ils jouent la certitude. J’ai observé suffisamment de ces salles pour reconnaître l’inconfort particulier des gens qui ont appris à lire la menace et ont commencé à la sentir venir de directions qu’ils n’attendaient pas. C’est dans la façon dont le délégué a capté mon keffieh et a détourné le regard. C’est dans la façon dont la certitude d’avoir sa place exige un public qui continue d’acquiescer aux prémisses, et ce public se rétrécit et devient plus bruyant dans son refus. L’effondrement de ces systèmes sera désordonné et les gens avec le moins de protection absorberont le plus de ce désordre dans la descente. Ce n’est pas une prédiction. C’est le schéma, qui se répète. Le keffieh. La barista qui a ri d’une façon qui était aussi un souffle. L’accord dont dépendent ces gens est en train de se rompre et ils peuvent le sentir.

    La chose la plus honnête qui s’est passée ce matin était une petite pâtisserie posée à côté d’un café sans un mot, entre deux personnes que la salle ne regardait pas. J’y ai pensé en marchant jusqu’ici, à ce que ça signifie que ce qui a le plus tenu a le moins requis. La police était devant le café quand je suis parti. Ils sont tout au bout de la rue et autour du Palais des congrès, le même appareil, juste plus, disposé en périmètre autour de gens qui n’ont jamais eu à penser à ce que coûte une petite chose ni à ce qu’elle tient. Je pense encore à la pâtisserie.