8 juillet. Ensoleillé. Je passe sous la porte du Quartier chinois un peu après sept heures, en descendant Saint-Laurent vers l’eau. C’est un de mes trajets habituels du matin : certains jours je flâne dans le Quartier des spectacles, d’autres je longe René-Lévesque, mais ils finissent presque tous de la même façon, au fleuve.
Je n’arrivais pas à dormir, c’est pour ça que je suis debout depuis six heures et demie environ. Le soleil se levait à peine. Des véhicules de construction avançaient lentement sur les pavés de Sainte-Catherine, et des équipes démontaient les scènes du Festival de jazz et des Francos, rangeaient les tentes qui couvraient les espaces VIP, chargeaient bruyamment les barricades sur un camion à plateforme. Un soir de festival, à vingt-et-une heures, toute la ville se presse sur cette place et les scènes ont l’air d’avoir toujours été là. Ce matin, c’était des planches et du câble, et les gens qui les touchaient pensaient à leur quart de travail, à leur café, à l’heure. La place a été construite pour être regardée. Personne ne la regardait sous la lumière de ce matin, et elle vivait son autre vie.
Il y a quelque chose à se trouver dans un lieu au moment où l’usage qu’on en fait n’est plus sa préoccupation première. Les rues deviennent plus bruyantes vers cette heure. Les gens se dépêchent dans les stations de métro vers le travail ou l’école. J’étais le seul à errer, et j’errais parce que la veille, le cadre accroché au mur à côté de mon lit s’est décroché quand j’ai ajusté les rideaux. J’étais fatigué. Je les ai ouverts sans trop d’attention et le cadre est tombé et s’est cassé. C’est arrivé pendant les mêmes semaines où je disais aux gens que ma thèse est terminée. Je l’ai déposée au début de juin. Elle n’est plus entre mes mains. Elle attend aussi une date de soutenance, et un poste pour lequel je veux postuler exige que cette soutenance soit faite avant la mi-août. Je ne sais plus si c’est possible. Terminé est un mot que j’utilise comme les festivals utilisent leurs scènes. Il fait tenir la place le temps d’une soirée. Au matin, il reste des planches.
Je repense sans cesse au ball de la semaine dernière. Si une scène peut être démontée du jour au lendemain parce qu’un festival se termine, une communauté peut être défaite tout aussi vite par une politique qui décide qui a le droit de rester. Des gens que j’aime, de la scène d’ici, ont été forcés de retourner en Europe, en grande partie à cause de ce que la politique d’immigration de cet État est devenue. Ils ont été engagés pour revenir une semaine, donner des ateliers, être célébrés. La salle débordait d’amour et de joie et c’était exactement ce dont j’avais besoin. Ce qui me reste, c’est la forme de la chose. Une communauté a regardé une absence créée par une politique et a décidé qu’elle ne tiendrait pas, au moins pour un court moment. Des gens ont coordonné des ressources, fait des appels, réservé des vols pour qu’une chose qui avait été défaite puisse être remontée devant tout le monde. J’ai vu cette ville démanteler beaucoup de choses. J’avais oublié avec quelle volonté elle sait aussi rebâtir.
Il y a dix ans, je suis déménagé ici d’Ottawa. Dix ans plus tôt, j’ai quitté la maison à quinze ans, au sortir d’une enfance que je vais laisser repliée pour l’instant, sauf pour dire que partir a été ma façon d’y survivre. J’ai maintenant 36 ans, et j’ai la bougeotte depuis plus d’un an, étendue à la fois dans mon corps et dans mon écriture, la même fébrilité qui refait surface dans ce que je fais autant que dans ce que je ressens. Depuis un an, je me raconte que la ville est en train de tirer quelque chose hors de moi, et que ça pointe vers le départ. Mais j’ai commencé à remarquer l’arithmétique. À peu près tous les dix ans, mon corps annonce qu’il est temps de partir, et chaque fois j’ai cru que l’annonce parlait du lieu. Partir a toujours été ma première réponse, formée bien avant toutes les questions auxquelles je l’ai appliquée depuis. Il est possible que la sécurité habite cette ville. Il est possible que Tiohtià:ke contienne ce que je cherche, et que la bougeotte soit un vieux réflexe qui arrive à l’heure. Si je pars, je veux que ce soit parce que quelque chose de précis doit être mieux ailleurs. Je veux que le départ soit une décision que je prends avec toute mon attention, le contraire de la façon dont j’ai ouvert les rideaux.
Alors je continue, passé la porte, jusqu’au bord, là où je prends mon café presque tous les matins. Je m’assois à l’ombre avec un livre ou mon portable et je regarde Habitat 67, je regarde le fleuve avancer par vagues lentes contre les quais, j’entends les coques qui cognent, l’eau qui dégage un froid minéral même en juillet. Je vois la tour du Port de Montréal sur l’autre rive. Le fleuve garde son propre horaire. Il bougeait avant que l’infrastructure des festivals soit montée et il bougera après, et il bougeait avant moi, et les miens ont traversé des eaux dont je ne rendrai jamais compte entièrement. C’est là que je retourne aux ancêtres, ceux que la traite a pris, ceux que l’eau a portés et n’a pas ramenés. Quand je reste assis là assez longtemps, la question du départ se fait plus silencieuse. L’eau fait attendre la question, comme la place attend sous la lumière du matin ce qu’elle deviendra ensuite.
Je ne sais pas encore quoi faire de tout ça. Je sais qu’il y a de la valeur là-dedans. Je sais que je n’ai pas terminé, et pour une fois je dis ce mot avec soin.


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