Le processus est précis. Un baccalauréat ou une maîtrise en travail social reconnus. Plus de 350 heures de stage pratique supervisé. L’inscription au tableau d’un ordre professionnel provincial. Le renouvellement annuel. L’assurance responsabilité professionnelle. Les exigences de formation continue, documentées et déposées selon les calendriers que les ordres fixent. Dans la plupart des provinces, certaines activités sont réservées exclusivement aux praticiens et praticiennes titulaires d’un permis, établissant des frontières légales autour de formes d’évaluation et d’intervention qui ne peuvent être exercées que par ceux et celles que l’ordre provincial a reconnus. Les détails varient selon la juridiction. La logique, elle, ne varie pas.
Le mandat déclaré des ordres professionnels est la protection du public. Le mécanisme de cette protection est le contrôle de l’exercice de la profession. Ces deux choses sont présentées comme un seul et même projet.
Ce n’est pas le même projet.
Exiger que les soins soient dispensés par une personne titulaire d’un permis, c’est exiger qu’ils soient dispensés par une personne que l’institution a reconnue, formée, assurée et tenue imputable selon ses propres critères. Les heures de stage supervisé ne sont pas des heures pour apprendre à être en relation avec les gens. Ce sont des heures pendant lesquelles l’institution évalue si la pratique de la personne candidate peut être définie dans ses catégories. Les ordres professionnels conçoivent la supervision comme un processus formel et continu de réflexion qui intègre les valeurs de la profession. Les valeurs de la profession. Pas celles de la communauté. Pas celles de la clientèle. L’inscription au tableau n’est pas une reconnaissance de compétence. C’est une entrée dans un registre. Le registre est une liste de personnes dont la pratique peut être repérée, vérifiée, sanctionnée et révoquée.
Ce n’est pas une bureaucratie qui faillit à ses promesses. C’est une bureaucratie qui accomplit exactement ce pour quoi elle a été construite.
Exiger que les soins soient standardisés, documentés et reproductibles, c’est exiger qu’ils soient accessibles selon les termes de l’institution. L’institution fixe ces termes en fonction de ses propres intérêts, qui ne sont pas ceux des personnes qui ont le plus besoin de soins. La note clinique n’est pas un compte rendu de ce qui s’est passé entre deux personnes. C’est une traduction de cette rencontre dans un langage qu’un assureur peut évaluer, qu’un tribunal peut citer à comparaître, qu’un ordre professionnel peut examiner en cas de plainte. Toute traduction entraîne des pertes. Les pertes ici ne sont pas aléatoires. Ce qui disparaît de la note clinique, c’est précisément ce qui a donné son sens à la séance : la qualité du silence, le glissement que personne n’aurait pu prévoir, la texture singulière de la survie de quelqu’un. Ce qui reste, c’est le motif de consultation, la modalité d’intervention, le plan. Les soins sont documentés. Les soins ne survivent pas à la documentation intacts.
Cette conversion est le but. Le titre professionnel n’y est pas accessoire. Il en est le mécanisme.
Les praticiens et praticiennes titulaires d’un permis accèdent à quelque chose de précis : une légitimité au sein de systèmes qui n’ont pas été construits pour les personnes qui ont le plus besoin de soins. La capacité de facturer aux assureurs. De travailler au sein des institutions. De produire des évaluations qui ont du poids auprès des tribunaux, des hôpitaux, des employeurs, des services de protection de l’enfance. Ce poids leur est conféré par délégation. Il émane des mêmes institutions dont la fonction permanente inclut la surveillance, la réglementation et la gestion des communautés contre lesquelles ces évaluations sont le plus souvent mobilisées. Intégrer ces institutions à titre de membre accrédité, c’est y entrer selon leurs conditions. Ces conditions sont établies avant que quiconque ne se présente, peu importe les intentions au moment du dépôt de la demande.
Les gens font quand même ce choix. Et les préjudices qui en découlent appartiennent aux personnes qui les commettent. La structure n’efface pas la responsabilité individuelle. Ce qu’elle fait, c’est rendre certains préjudices légitimes aux yeux du système et défendables devant lui. Elle propose des cadres à l’intérieur desquels des choses peuvent être faites à la clientèle qui, en dehors du contexte professionnel, prendraient le nom de violence. Elle fournit un langage qui convertit ces violences en documentation de pratique professionnelle. Elle met en place des processus disciplinaires mieux conçus pour protéger l’autorité institutionnelle que la personne lésée. Le titre professionnel n’est pas accessoire à cette protection. Il en est le rouage.
Le travail accompli dans cette pratique était réel. Quelque chose s’est produit entre les personnes dans ces espaces qui ne se réduisait pas à la structure ambiante. La qualité d’attention qui s’accumule dans le travail thérapeutique soutenu, ce qui devient possible quand on sait qu’on n’aura pas à tout recommencer la semaine prochaine, quand la personne en face fait attention depuis assez longtemps pour remarquer ce qui a bougé et ce qui n’a pas bougé. C’est réel comme la relation est réelle. C’est arrivé, et le fait que c’est arrivé à l’intérieur d’une structure organisée pour le convertir en prestation de service contrôlable ne le défait pas.
Ce que ça fait, c’est rendre la contradiction assez aiguë pour qu’il devienne impossible de continuer à la porter.
La pratique ferme parce que continuer signifierait continuer à accepter, dans les actes sinon dans les convictions, ce que le titre professionnel exige. Continuer à faire transiter de vrais soins par une structure dont la fonction est de les rendre intelligibles selon les termes institutionnels. Continuer à produire une documentation qui sert des systèmes organisés contre les personnes assises de l’autre côté de ce bureau.
Les soins, eux, ne ferment pas. L’obligation née de la confiance que les gens ont placée dans ce travail ne se dissout pas avec la fin des inscriptions annuelles. Ce que les personnes qui ont fréquenté ces espaces ont apporté ici comptait, et cela a été reçu pour ce que c’était, pleinement, en dehors de tout cadre que les ordres professionnels auraient pu lui fournir. Cela ne change pas. Ce qui prend fin, c’est le consentement à dispenser des soins à travers un mécanisme qui en extrait quelque chose au passage, qui exige qu’ils passent par une traduction institutionnelle avant d’avoir droit à l’existence.
Cette extraction a toujours eu lieu. C’est ce que ça a coûté.


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