24 juillet. Milieu d’après-midi, plutôt nuageux. Je monte du port jusqu’à Barrington. Je tourne à droite sur Spring Garden et je marche jusqu’à Dal. Je redescends par University Avenue cette fois avant de revenir vers l’eau. Je n’ai rien décidé de tout ça. J’étais à mi-chemin avant de réaliser que j’avais refait mon cycle habituel, le circuit exact d’il y a deux ans, celui que je faisais la première fois que j’ai commencé à penser à la cartographie fugitive. La même saison, à part de ça. J’avais l’impression d’essayer de rattraper ce que j’avais manqué. Près de Kuowaqe’jk, que le colonialisme appelle Citadel Hill, Parcs Canada a installé de nouveaux panneaux. Les affiches lustrées, informatives, racontent une certaine histoire de l’endroit au coin de Brunswick et Sackville. La rue à côté est encore construite comme si on avait pensé aux piétons en dernier. Personne n’a touché à ça.
J’ai croisé mon amie Sara au Levantic Café le lendemain matin, un café syrien près d’où je loge, dans un quartier qui est visiblement en train de s’étendre autour. On a commencé le doctorat en même temps. Elle a eu un enfant, a déménagé à quelques rues d’ici, et je ne savais presque rien de tout ça avant qu’elle me le dise autour d’un café. Quinze minutes et elle est en train de bâtir une vie entière. Elle habitait à quelques coins de rue de là où je faisais mes tours. La vie continue.
Le 25 juillet était ensoleillé et chaud. Je suis à Kjipuktuk pour la semaine : on m’a engagé pour donner un atelier à une poignée de jeunes qui commencent à bâtir une scène ballroom dans cette ville. On a parlé d’histoire, de la structure des catégories, de comment créer quelque chose à partir de rien et faire en sorte que ça veuille tout dire pour celleux qui en ont besoin. Petit groupe, groupe allumé, et iels ont adoré. Les voir commencer à prendre la forme de la chose en main, je me suis senti honoré d’une façon pour laquelle je n’ai pas de meilleur mot. Contribuer à faire exister un espace comme le ballroom, dans une ville avec une culture noire aussi profonde, ce n’est pas rien de se faire confier ça.
En avance pour un barbecue communautaire, mon ami·e Riley et moi ont essayé de se rendre à Africville. Comme d’habitude, les rues n’ont pas coopéré : un demi-tour dans un stationnement industriel, des rues où on avait l’impression de ne pas avoir d’affaire à rouler. La difficulté de s’y rendre dit déjà quelque chose. Le temps qu’on approche, on a fini par comprendre que c’était la fin de semaine du rassemblement annuel d’Africville : le temps de la communauté avec elle-même. Beau, et aussi pas de mes affaires. On est repartis par où on était venus.
Le barbecue a lieu chaque année, la tradition des hôtes : les personnes noires queers et trans et celles qui les aiment, réunies pour manger, décrocher du reste du monde le temps d’un après-midi, bâtir quelque chose à travers les générations. Je me suis retrouvé là plus ou moins par accident cette fois, et il s’est avéré que tout mon comité de thèse était dans la même cour. J’étais venu à ce barbecue pour la première fois en 2022, deux mois avant de commencer le doctorat, avec un ex. C’est aussi là que j’ai rencontré la personne qui deviendrait plus tard mon directeur, avant qu’il soit quelqu’un en particulier pour moi, et le reste de mon comité était là cette même journée, avant qu’aucun d’eux fasse partie de ma vie de cette façon. Tout le monde dont j’allais avoir besoin m’entourait déjà depuis le début. Ce que je n’avais pas encore, c’était la structure pour le recevoir, alors il a fallu que je quitte Kjipuktuk et que je revienne assez changé pour m’asseoir dans cette même cour et vraiment le prendre. Quatre ans plus tard, je suis avec ces gens-là davantage comme des pairs que comme des personnes pour qui j’espérais être assez bon, ce qui a fait atterrir autrement ce qu’ils m’ont dit : le travail est innovateur, ils avaient besoin que je le sache, et ça se lisait moins comme l’approbation de mentors que comme la reconnaissance entre complices. J’ai blagué qu’on pourrait faire la soutenance sur place. Personne n’a ri comme si c’était juste une blague. Je me suis senti reconnu, validé, vu, et je ne vais pas jouer les modestes sur à quel point ça faisait du bien.
Mon directeur et moi avons pu parlé en personne là aussi, ce qui a parfois l’air d’être la seule façon de dépasser les précautions qui viennent par courriel. La soutenance aura lieu fin août, probablement, peut-être même plus tard. Ce qui veut dire annuler ma demande de diplomation pour la deuxième fois et attendre encore une date qui ne m’appartient pas. La chose elle-même est déposée. Elle appartient maintenant à des horaires, à des lecteurs, à des salles où je ne serai pas. Il y a un vrai soulagement là-dedans quand même, un que je n’attendais pas. Je peux garder mon bail à Tiohtià:ke jusqu’en décembre, garder le rythme de vie que je me suis bâti là-bas encore un bout, au lieu de le démanteler selon le calendrier de quelqu’un d’autre. Un poste pour lequel j’espérais postuler est maintenant hors de portée, parce qu’il exigeait que la thèse soit soutenue avant la mi-août. Tout le reste continue d’avancer, juste avec un peu plus de certitude maintenant.
J’ai quitté le barbecue et j’ai marché toute la longueur de la péninsule, un joint allumé, le soleil qui fait cette dernière affaire basse qu’il fait avant de vraiment se coucher. Aucune vraie raison de marcher aussi loin, à part que mes jambes le voulaient et que je les ai laissées faire. Sur Connaught, la soirée encore assez chaude pour que je n’aie pas besoin de sortir le coton ouaté Land Back de mon sac à dos. À gauche sur Edgewood, devant l’école primaire Saint Catherine, l’arc-en-ciel que quelqu’un a peint sur toute sa façade encore vif même dans la lumière qui tombe, Bienvenue et Pjila’si au-dessus de la porte, à moitié avalés par l’herbe et les arbustes que personne n’a taillés. Puis à droite sur Oxford, et un détour que je n’avais pas prévu sur Allan, pour passer devant le dernier immeuble où j’ai habité à Kjipuktuk, avec une relation aussi mauvaise qu’elles peuvent l’être pendant que j’étais dedans. Mon corps a reconnu le coin avant moi. Tout s’est serré, trente secondes avant que je comprenne pourquoi, et je me suis laissé le sentir tout le long de la porte au lieu d’accélérer, je l’ai laissé rester dans ma poitrine sur toute la longueur de l’immeuble et jusqu’après le bout de la clôture avant que ça lâche tout seul. Sur Welsford, en suivant les lignes de désir à travers le Commons, le crépuscule bien installé maintenant, et j’étais revenu sur le circuit par lequel j’avais commencé le voyage, bouclé sans que j’aie jamais décidé de le boucler.
J’ai envoyé une note vocale à une amie ce soir-là en disant que je me sentais bien, et c’était vrai. J’ai aussi des décisions à prendre sur où je vais et ce que je bâtis et avec qui je le bâtis, et toute cette marche n’en a répondu aucune.








