Catégorie : Théorie

  • Le faux printemps

    Le faux printemps

    L’air fait quelque chose qu’il n’a pas d’affaire à faire en mars.

    Je le remarque avant d’être tout à fait éveillé à le remarquer — quelque chose dans la poitrine, un petit relâchement, la mâchoire qui se desserre d’une façon dont je n’avais pas réalisé qu’elle était serrée. Je suis déjà sur le trajet quand ça s’enregistre. Le froid qui a été structurel pendant des mois, le genre qui ne demande pas la permission et ne négocie pas, il est simplement parti aujourd’hui. À sa place, il y a cette douceur, presque gênante tellement elle fait du bien, comme si la ville avait décidé d’être généreuse sans avertir et ne m’avait pas prévenu à l’avance pour que je puisse me défendre contre elle.

    Les gens sont dehors. Pas la détermination emmitouflée habituelle du mouvement hivernal montréalais, têtes baissées, allant quelque part. Vraiment dehors, prenant de l’espace, visages levés. Quelqu’un a traîné une chaise sur le trottoir devant un café qui n’a pas d’affaire à avoir une terrasse encore. Un homme se tient au coin à ne rien faire, juste debout là, ce qu’on ne voit pas en février. Une femme que je croise fait un contact visuel et esquisse presque un sourire et j’esquisse presque le mien et on détourne tous les deux le regard comme si on avait failli dire quelque chose de trop honnête.

    La ville fait la chose — je connais la chose, je l’ai observée assez de fois pour la reconnaître immédiatement — et je ne peux rien faire de cette reconnaissance parce que le corps se fout de ce que je sais. Les épaules tombent quand même. Le rythme ralentit. Quelque chose lâche sans demander.

    Je viens sur ce trajet depuis novembre, ce qui veut dire que je suis là depuis assez longtemps pour observer le fleuve faire tout ce qu’il a fait cet hiver. Pas chaque jour, pas avec une intention particulière. Juste quand le corps avait besoin d’un endroit où se poser qui ne demandait rien en retour. Le Vieux-Port en hiver est bon pour ça. Personne ne joue un rôle. Les touristes sont partis, les terrasses sont empilées et enveloppées dans du plastique, et ce qui reste c’est le fleuve et le froid et ceux qui avaient besoin d’être quelque part qui n’était pas à l’intérieur de leur propre tête.

    J’ai observé le gel se faire en morceaux. D’abord les bords, là où l’eau ralentit contre la berge et le froid prend pied. Puis la surface s’épaississant graduellement, passant du noir et du mouvement au gris et à l’incertain jusqu’au blanc plat qui veut dire que ça a tenu. Il y a eu une semaine en janvier où la glace semblait presque translucide dans la lumière de l’après-midi — bleu-vert, le genre de couleur qui ne semble pas appartenir à l’hiver. Je suis resté là plus longtemps que ça ne se justifiait. Je n’ai pas écrit là-dessus. Je l’ai simplement gardé. Il y a eu un matin en février où la neige avait tout recouvert pendant la nuit et toute la surface était devenue illisible, aucune texture, aucune variation, blanc plat rejoignant blanc plat à l’horizon. Le fleuve semblait avoir cessé d’être un fleuve. Comme s’il attendait des instructions. Je me souviens d’avoir pensé que le froid ce matin-là ressemblait presque à de la clarté, ce qui n’avait aucun sens étant donné que rien n’était clair, mais le corps a sa propre logique et j’avais appris à ce moment-là à la laisser faire.

    Alors quand je tourne le coin aujourd’hui et que le fleuve est en mouvement — pas complètement ouvert, il y a encore de la glace vers le milieu, encore cette surface gris-blanc, mais le long des bords c’est à nouveau de l’eau sombre, un vrai courant — je m’arrête sans avoir décidé de m’arrêter. Je ne sais pas exactement ce que j’enregistre. Juste que ça compte, de la façon dont certaines choses comptent dans le corps avant que l’esprit ait compris pourquoi.

    Ce que je comprends maintenant, que je ne savais pas en marchant ces matins d’hiver, c’est que je mémorisais. Ça semblait le contraire — comme se vider, comme traverser simplement l’air froid sans qu’on me demande quoi que ce soit. Mais le corps faisait quelque chose que l’esprit n’avait pas encore entréné. Accumulait des détails. Notait la qualité particulière de la lumière sur la glace en janvier. Apprenait le poids de ce tronçon de berge particulier à ce moment particulier de ma vie. C’est ce que fait le deuil avant qu’on l’ait nommé comme deuil : il te fait faire attention. Il commence à archiver sans demander la permission. Il transforme des trajets ordinaires en registres de quelque chose qu’on n’est pas encore prêt à appeler une fin. Et puis je lève les yeux, et la ville est encore là, faisant ce qu’elle fait, et je le sens quand même.

    Montréal le pense vraiment, par contre. C’est la partie qu’il a toujours été difficile de tenir en même temps que tout le reste. Quand la chaleur revient et que les gens débordent sur les trottoirs et que des inconnus s’esquissent presque des sourires, c’est réel. Il y a une vraie porosité à cet endroit quand les conditions le permettent, une capacité à l’aisance collective que je n’ai trouvée nulle part ailleurs tout à fait dans le même registre. J’ai aimé cette ville à travers toutes les versions de moi-même. Elle m’a appris le rythme de la lumière hivernale et ce à quoi ressemble le soin quand il est construit à l’intérieur de la contradiction plutôt que malgré elle. Les amis qui se sont manifestés, les communautés qui m’ont tenu, la façon particulière dont les gens ici font de la place les uns aux autres dans les marges d’un endroit qui ne fait pas officiellement de la place — ce n’est pas rien. C’est en fait la majeure partie de ce que je sais de la survie.

    Et tout est présent aujourd’hui. Je le sens dans la façon dont la ville bouge, la manière dont la chaleur desserre quelque chose de collectif et pendant quelques heures tout le monde est un peu plus disponible les uns pour les autres. Je n’en suis pas exclu. Ma poitrine s’est ouverte sur cette marche comme celle de tout le monde.

    Mais j’ai aussi vécu ici assez longtemps pour connaître le schéma. La chaleur est réelle puis la conversation politique commence et l’appartenance redevient conditionnelle. La ville qui te tient et qui te demande ensuite d’être moins lisible dans certaines salles, de te traduire en quelque chose de plus gérable, d’accepter que ta sécurité soit négociable au nom de la neutralité ou de l’ordre ou de quel que soit le mot qui fait ce travail cette saison. Le faux printemps est la structure réelle de ce que ça a été de faire du travail abolitionniste noir et queer ici. L’ouverture et puis la fermeture lente. La vraie chaleur qui ne devient jamais tout à fait quelque chose sur quoi on peut compter. Tu le sens à chaque fois. Ce n’est pas de la naïveté. C’est juste comme ça que ça se passe.

    Ce à quoi je ne m’attendais pas aujourd’hui, c’est que rien de tout ça ne règle la question.

    J’ai pensé au départ comme à quelque chose de déjà décidé, les marches comme une forme d’adieu qui était déjà en cours, la compression devenant une sorte d’instruction en elle-même. Et je pense encore que c’est vrai. Mais aujourd’hui, dans cette lumière, avec le fleuve en mouvement et la ville étant brièvement la version d’elle-même dont je suis tombé amoureux, je ne sais pas. Pas d’une façon qui change quoi que ce soit de concret. Juste de la façon dont les choses honnêtes sont parfois plus compliquées les bons jours que les mauvais. Les mauvais jours rendent le départ évident. Les bons jours te rappellent ce que tu quitterais vraiment. Ni l’un ni l’autre n’a le droit d’être toute la vérité.

    Je continue à marcher. La chaleur reste sur mon visage. Je la laisse faire.


    Quelque part au milieu de l’hiver, j’ai commencé à lire des offres d’emploi dans de petites villes universitaires.

    Pas de façon obsessionnelle, pas avec un plan. Juste des onglets qui restaient ouverts plus longtemps qu’ils n’auraient dû, des descriptions d’endroits où je n’étais jamais allé auxquelles je revenais sans trop savoir pourquoi. Des villes que j’aurais dû chercher sur une carte. Des départements assez petits pour qu’on connaisse le nom de tout le monde en octobre. Le genre de campus où le travail devrait parler de lui-même parce qu’il n’y a pas de scène pour le situer, pas de politique institutionnelle à naviguer avant même d’avoir commencé.

    Je me disais que c’était pratique. Le doctorat se termine, le marché est ce qu’il est, on pose sa candidature là où il y a des postes. C’est vrai dans la mesure où ça va. Mais ça n’explique pas pourquoi ces offres-là en particulier étaient celles auxquelles je revenais, ni pourquoi imaginer un endroit plus petit semblait moins comme un compromis et davantage comme quelque chose que le corps demandait tranquillement.

    Je pense que mon système nerveux a commencé à prendre des décisions cartographiques. La façon dont cette ville me tombe dessus maintenant, son poids — une partie de moi a compris que l’échelle est quelque chose que je peux réellement changer. Il y a une version de ce travail qui se fait quelque part où je ne suis pas déjà épuisé avant de commencer. Je n’arrête pas d’imaginer une qualité de matin plus qu’un endroit précis. Le genre où la première chose que fait le corps c’est respirer. Où on peut aller travailler à pied et la marche ne coûte rien, ne passe pas par trois coins portant chacun un souvenir différent de qui j’essayais d’être quand j’habitais près de là. Où l’air est juste de l’air et le fleuve, s’il y en a un, ne connaît pas toute mon histoire.

    Je sais ce que ça a l’air de dire. Comme si je croyais qu’un code postal différent allait réparer quelque chose qui vit dans le corps et voyage avec lui. Je sais la différence entre changer ses circonstances et se fuir soi-même. Mais l’environnement n’est pas neutre, et il m’a fallu des années pour faire confiance à ça pleinement. Faire ce travail dans une ville où il est lisible mais pas vraiment le bienvenu, où chaque conversation institutionnelle exige une taxe de traduction, où on a passé des années à apprendre à se faire comprendre dans des salles architecturalement conçues pour ne pas vous comprendre — ça s’accumule dans les tissus. Je ne suis pas épuisé au sens générique. Je suis fatigué d’une façon spécifique et localisée. Fatigué du labeur particulier d’être cette personne dans cet endroit à ce moment de sa politique. Plus de repos ne va pas régler ça. La distance, peut-être.

    L’enseignement revient aussi. Comme quelque chose que je veux vraiment, d’une façon qui est devenue plus claire à mesure que je me suis vidé ici. Des étudiant·es qui n’ont pas rencontré ce travail auparavant. Une salle de classe où l’abolition n’est pas le vocabulaire présupposé, où il me faudrait trouver de nouvelles entrées plutôt que de dépenser de l’énergie à défendre la porte. Il y a une version du travail qui devient paresseuse quand elle ne parle qu’à des gens qui sont déjà d’accord, et je pense que j’ai été dans cette version-là depuis un moment sans l’admettre complètement.

    Les petites villes universitaires ont leur propre blanchité, leur propre solitude particulière pour quelqu’un qui me ressemble. J’ai assez lu de chercheurs et chercheuses noirs dans des institutions isolées pour savoir que le silence que j’imagine peut tourner — un autre genre d’épuisement, le travail d’être la seule personne dans la salle qui te suit dans une autre salle dans une autre ville. Mais il y a une différence entre ce que j’absorbe ici et les difficultés que j’emporterais quelque part de nouveau. L’une ressemble à quelque chose que la ville me fait. L’autre serait au moins à moi à naviguer selon mes propres termes.

    Je peux partir. Cette phrase fait beaucoup de travail. C’est une fonction d’un passeport, de la citoyenneté, d’options que je n’ai pas tant gagnées qu’héritées par une géographie spécifique de chance. Certaines des personnes que j’aime et avec qui je fais ce travail n’ont pas le même calcul disponible. La frontière qui est pour moi un inconvénient est pour d’autres un mur. Il y a quelque chose d’inconfortable dans le fait de cadrer la mobilité comme une régulation du système nerveux quand la mobilité elle-même est un pouvoir structurel. Le départ ne cesse pas d’être un privilège juste parce qu’il est aussi un besoin. Cet inconfort ne se résout pas en le nommant. Il est juste porté de façon plus honnête.

    Les onglets restent ouverts. Les villes restent imaginées, leur silence particulier, la version de moi-même qui pourrait exister là-bas. Les mauvais jours, ça ressemble moins à de la fantaisie et davantage à de l’information.


    Je marche encore sur ce trajet. C’est la partie étrange.

    Le corps connaît encore chaque texture de cette berge, chaque endroit où le pavé change ou où le vent vient du fleuve différemment. Je m’arrête encore aux mêmes endroits sans le décider. Je cherche encore la lumière aux mêmes places. Rien dans ma façon de me déplacer ici n’a changé, et pourtant quelque chose est déjà parti. Pas vraiment parti. Desserré. La façon dont l’attention se déplace avant que le corps suive.

    J’ai regardé cette ville trop attentivement depuis des mois. Trop complètement. Remarquant des détails dont je ne m’étais jamais soucié auparavant — la couleur particulière de la lumière sur Saint-Laurent en début de soirée, le son que fait le métro en entrant à Beaubien, la façon dont la neige se pose différemment sur la montagne que n’importe où ailleurs. Ça ressemble à de l’amour et c’est de l’amour, mais c’est aussi le début d’une archive. On ne mémorise pas ce dont on est certain de garder.

    Les marches ont été ça. Chaque fois que je suis descendu au fleuve depuis novembre, je faisais quelque chose pour lequel je n’avais pas de mots jusqu’à récemment. Dire au revoir à un endroit que je n’ai pas encore quitté, à une version de moi-même qui va rester ici même après mon départ. Il y a du deuil dans ça et aussi quelque chose de plus stable que le deuil, quelque chose qui n’a pas de nom net. Le corps se déplaçant dans un espace familier une fois de plus, ne jouant aucun rôle, laissant simplement tout s’enregistrer pleinement avant que le registre se ferme.

    Je suis encore là. Je suis déjà ailleurs. Les deux sont vrais en ce moment, sur cette même marche, dans ce même corps, et j’ai arrêté d’essayer de déterminer lequel est le plus réel.

    La chaleur est encore sur mon visage quand je tourne vers chez moi.

    Je n’avais pas demandé aujourd’hui. Je n’avais pas besoin que la ville fasse ça maintenant, qu’elle soit cette version d’elle-même pendant que je suis en train de comprendre comment la quitter. Ça aurait été plus simple si mars était simplement resté mars, dur et gris et peu convaincant. Au lieu de ça, il m’a donné ça — le fleuve en mouvement, les inconnus esquissant presque des sourires, la poitrine qui s’ouvre avant que je puisse l’en empêcher. Le genre de journée qui ne se dispute pas avec toi. Elle arrive et s’attend à ce que tu la ressentes.

    Alors je l’ai fait. Je l’ai laissée entrer.

    Je ne sais pas si je pars. Je sais que les onglets sont ouverts. Je sais que les villes sont encore imaginées, leur silence particulier encore hypothétique, la version de moi-même qui y existe encore non vérifiée. Je sais que Montréal est encore l’endroit qui m’a fait et que ce façonnement ne se défait pas juste parce que je suis fatigué.

    Le fleuve va geler à nouveau l’hiver prochain, que je sois là pour l’observer ou non.

    La chaleur va partir dans quelques jours. Le froid va revenir et refermer les choses. C’est correct. Elle est entrée pendant qu’elle le pouvait.

    Le corps connaît le trajet dans un sens comme dans l’autre.

  • Le mauvais deuil

    Le mauvais deuil

    Qui a le droit de pleurer en public — et qui ne l’a pas

    C’était calme au début. Juste quelques-un·es d’entre nous, allongé·es sur le béton froid devant l’Université McGill Keffiehs pliés. Corps disposés non pas pour le spectacle, mais pour le deuil.
    Le die-in n’était pas fait pour devenir viral. Il voulait dire ce que le système refuse de nommer :
    Gaza est en train d’être effacée.
    Et les travailleur·ses de la santé savent depuis toujours à quoi ressemble un génocide.

    Je me souviens du poids de ma propre respiration.
    Pas lourde. Pas dramatique. Juste là.

    Quelqu’un est passé et a pris une photo sans demander. Un autre a continué sa route comme si on n’était même pas là.
    Quand on s’est relevé·es, rien n’avait changé. Ni dans la rue. Ni dans les nouvelles.
    Mais quelque chose s’était déposé dans ma poitrine. Et ne m’a jamais quitté.

    Parce qu’on ne s’allongeait pas seulement pour Gaza.
    On s’allongeait avec la conscience que notre deuil ne sera jamais reconnu comme un deuil.

    Pas quand il est noir.
    Pas quand il est queer.
    Pas quand il est lié à la Palestine, aux vies trans, à la violence de l’État.

    Ce genre de deuil ne reçoit pas de bougies.
    Il reçoit la police.
    Pas de communiqués.
    Du silence.

    Et parfois, si on n’y prend pas garde, il se retourne contre nous.
    On nous fait croire qu’on est trop.
    Qu’on est le problème.
    Qu’on pleure mal.

    Le deuil noir perçu comme menace

    Le deuil noir n’a jamais été vu comme un deuil.
    Il est perçu comme de la colère.
    Comme un danger.
    Comme quelque chose à contrôler.

    Une vigile pour une vie noire devient un incident policier.
    Une manifestation devient une émeute.
    Une mère pleure à la télé et la discussion vire sur les vitrines cassées.

    Ce n’est pas nouveau.
    Mais ce n’est pas moins violent.

    Même dans les espaces dits progressistes — les organismes de santé, les coalitions militantes, les collectifs queer — il y a des règles invisibles :
    Ne pleure pas trop fort.
    Ne dis pas les choses trop crûment.
    Ne dérange pas.

    Je les ai senties, ces règles.
    On m’a dit que j’étais trop émotif pour avoir nommé ce qui faisait mal.
    Qu’il fallait que je revienne quand je serais plus calme.
    Comme si le deuil devait être raisonnable pour être réel.

    Mais le deuil noir n’appartient pas aux institutions.
    Il n’a pas besoin d’être propre.
    Il n’a pas besoin d’être approuvé.
    Il se manifeste là où il le faut :
    Dans la cuisine. Dans les escaliers. Dans la rue. Dans les silences d’après la réunion.

    Et c’est peut-être pour ça qu’il fait peur.
    Parce qu’on ressent encore.
    Parce qu’on tient encore.
    Parce qu’on refuse d’oublier.

    Dans un monde qui cherche à nous effacer, pleurer devient une forme de résistance.

    Le deuil palestinien et la politique du déni

    Si le deuil noir est vu comme une menace, le deuil palestinien est nié.
    Ou encore : criminalisé.

    Depuis des mois, on voit le deuil devenir un champ de bataille.
    Des vigiles interdites.
    Des drapeaux saisis.
    Des photos d’enfants tué·es jugées trop politiques, trop choquantes, trop dérangeantes.

    Comme si pleurer était une agression.

    On nous dit que la mort à Gaza est tragique, mais surtout — pas de cercueils dans les rues.
    Pas de posters.
    Pas de noms récités.
    On nous dit : ce n’est pas du deuil, c’est de la propagande.

    Mais qui décide ce qui est un deuil acceptable ?
    Qui décide que certaines douleurs sont trop provocantes pour être dites ?

    Les mêmes États qui financent les bombes exigent notre silence.
    Ils veulent un deuil discret, qui ne dérange pas l’ordre établi.

    Mais le deuil palestinien déborde.
    Il descend dans les rues.
    Il s’écrit sur les murs.
    Il se crie dans les chants.

    Il insiste pour exister, même quand le monde détourne les yeux.

    Et cette insistance, elle résonne.
    Parce que pour nous — les personnes noires, queer, déplacées — elle est familière.
    On sait ce que ça fait de pleurer et de se faire dire que c’est trop.

    Pourtant, on continue de pleurer.
    Ensemble.
    En public.
    Sans s’excuser.

    Le deuil queer et les rituels du refus

    Les personnes queer ont toujours dû inventer leurs propres manières de pleurer.
    Personne ne nous a jamais fait de place.
    On l’a prise.

    Dans les clubs.
    Dans les ruelles.
    Dans nos bras.

    On a organisé des vigiles que personne n’a couvertes.
    On a porté des noms que personne n’a prononcés.
    On a mis des fleurs là où les corps ont été retrouvés — et où la police n’est jamais venue.

    C’est notre héritage.
    Pense à ACT UP et aux die-ins.
    Aux cendres apportées devant les institutions.
    Aux veillées qui étaient plus des cris que des cérémonies.

    Ce n’était pas juste du deuil.
    C’était un refus du silence.

    Et cet héritage continue.
    Il est là quand une vigile trans se tient dans un stationnement.
    Quand on allume une bougie pour quelqu’un qu’on n’a jamais connu, parce que personne d’autre ne le fera.
    Quand on écrit un nom en ligne parce qu’aucun média ne l’a fait.

    Le deuil queer n’a pas toujours l’air d’un deuil.
    Parfois il est maladroit.
    Parfois il est bruyant.
    Parfois il est juste deux personnes qui s’effondrent dans une salle de bain.

    Mais ce qui le rend puissant, c’est le refus.
    Refus de pleurer en silence.
    Refus d’adoucir la douleur.
    Refus de faire semblant qu’on n’est pas brisé·es.

    Il y a là-dedans une forme de soin.
    Pas celui qu’on apprend dans les manuels.
    Celui qui dit :
    “Je te vois. Je vais porter ça avec toi. Même si personne d’autre ne le fait.”

    Un deuil qui ne rentre pas dans le cadre

    J’ai été dans des espaces où je savais que je n’avais pas le droit de pleurer.
    Pas vraiment.
    Je pouvais parler, peut-être. Mais pas trop ressentir.
    Pas faire trembler la pièce.
    Pas dire quelque chose qui gêne.

    Parfois, le silence n’est même pas direct.
    C’est un regard qu’on évite.
    Une discussion qu’on détourne.
    Un silence gêné — pas respectueux, juste inconfortable.

    Je me souviens qu’on m’a dit que j’étais ben énervé pour avoir critiqué la surreprésentation de personnes noires dans un diaporama.
    Sans contexte.
    Sans données.
    Sans soin.

    Juste des images.
    Juste un effet visuel.

    Je n’étais pas fâché.
    Je pleurais.
    Je pleurais l’absence.
    Je pleurais la manière dont nos vies deviennent des accessoires dans des milieux qui prétendent nous inclure.

    Et même ça, c’était trop.

    On apprend à rapetisser notre deuil.
    À le rendre stratégique.
    À le rendre supportable.

    Et quand on ne peut pas le contenir, on nous dit qu’on est instables.
    Trop sensibles.
    Pas professionnels.

    Mais le deuil n’est pas censé rassurer.
    Ce n’est pas un moment passager.
    C’est une présence.
    Quelque chose qui reste dans le souffle, dans la posture, dans la peau.

    Il y a des jours où je le porte comme un brouillard.
    D’autres, comme un couteau.
    D’autres encore, il n’arrive qu’après : une fois le masque enlevé, la porte refermée.

    Mais je ne m’en excuse plus.
    Parce que j’ai compris que le deuil est une preuve.

    Que ressentir autant, même maintenant, veut dire qu’il me reste encore quelque chose.
    Qu’on ne m’a pas tout pris.

    Vers un deuil abolitionniste

    Il faut arrêter de croire que le deuil est valable seulement s’il est discret, propre, autorisé.

    Il faut arrêter de demander aux systèmes qui nous détruisent de reconnaître ce qu’ils causent.

    Le deuil abolitionniste n’attend pas d’approbation.
    Il ne cherche pas la réforme.
    Il ne performe pas la douleur pour convaincre.

    Il pleure selon ses propres règles — collectivement, sans permission, sans fin.
    Il ne presse pas la guérison.
    Il reste dans ce qui fait mal.
    Il laisse parler la blessure.

    Et ce n’est pas nouveau.

    Les peuples noirs et autochtones ont toujours su pleurer comme l’État ne saura jamais le permettre.
    Les Palestinien·nes portent le deuil à travers chaque génération.
    Les personnes trans organisent des rituels que jamais aucune Église ne bénira.

    On a toujours su faire l’impossible.
    Juste assez longtemps pour survivre.

    On n’a pas besoin que notre chagrin soit plus visible, plus acceptable, plus institutionnel.
    On a besoin qu’il soit entendu tel qu’il est.

    Parce que le deuil n’est pas ce qui nous brise.
    Ce qui nous brise, c’est de ne pas avoir où le déposer.
    Et ce qui nous répare — si quelque chose peut —
    c’est de savoir qu’on ne le porte pas seul·e.

    On pleure encore

    Il faut arrêter de croire que le deuil est valable seulement s’il est discret, propre, autorisé.

    Il faut arrêter de demander aux systèmes qui nous détruisent de reconnaître ce qu’ils causent.

    Le deuil abolitionniste n’attend pas d’approbation.
    Il ne cherche pas la réforme.
    Il ne performe pas la douleur pour convaincre.

    Il pleure selon ses propres règles — collectivement, sans permission, sans fin.
    Il ne presse pas la guérison.
    Il reste dans ce qui fait mal.
    Il laisse parler la blessure.

    Et ce n’est pas nouveau.

    Les peuples noirs et autochtones ont toujours su pleurer comme l’État ne saura jamais le permettre.
    Les Palestinien·nes portent le deuil à travers chaque génération.
    Les personnes trans organisent des rituels que jamais aucune Église ne bénira.

    On a toujours su faire l’impossible.
    Juste assez longtemps pour survivre.

    On n’a pas besoin que notre chagrin soit plus visible, plus acceptable, plus institutionnel.
    On a besoin qu’il soit entendu tel qu’il est.

    Parce que le deuil n’est pas ce qui nous brise.
    Ce qui nous brise, c’est de ne pas avoir où le déposer.
    Et ce qui nous répare — si quelque chose peut —
    c’est de savoir qu’on ne le porte pas seul·e.

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  • Ce que la blancheur pleure quand une plantation brûle

    Ce que la blancheur pleure quand une plantation brûle

    Quand la plantation Nottoway a brûlé, ce n’est pas juste un bâtiment qui s’est effondré — c’est tout un fantasme blanc qui est parti en fumée. Et dans les cendres, quelque chose est remonté à la surface : une tristesse blanche. Pas pour les personnes réduites en esclavage. Pas pour les vies brisées sur cette terre. Non. Ce qui a été pleuré, c’est le lieu. L’endroit. Le décor.

    Un lieu de photos de mariage. Un « souvenir inoubliable ». Un arrière-plan romantique pour célébrer l’amour, effaçant les cris qui ont marqué chaque brique de cette maison.

    Et comme travailleur social, habitué à écouter les deuils, je le dis franchement : ce chagrin-là en dit long. Il révèle tout ce qu’il y a à savoir sur le rapport entre la blancheur, la mémoire, et la propriété.

    Le mariage sur plantation : l’art de l’oubli

    Choisir une plantation pour s’unir, ce n’est pas une décision neutre. C’est un choix qui transforme un lieu de souffrance en carte postale. C’est ignorer sciemment l’histoire — ou pire, la recycler pour en faire du beau. Ce n’est pas une perte de mémoire, c’est une mise en scène. Une esthétique de l’effacement.

    Et quand ce décor s’effondre, quand le fantasme se consume, les larmes coulent. Mais pas pour les bonnes raisons. Ce n’est pas l’histoire qui est pleurée. C’est l’illusion de confort qui disparaît.

    La peine blanche comme logique sociale

    Ce deuil, ce n’est pas une erreur. C’est une structure. Une manière de maintenir l’antinégritude au cœur de la société. En termes afropessimistes, ce chagrin révèle une vérité fondamentale : la vie blanche se construit sur la mort noire. Littéralement.

    Le deuil n’est pas dirigé vers ce que la plantation représente — il en fait abstraction. La souffrance noire n’est jamais le sujet. Elle est le décor. Le bruit de fond. L’ambiance.

    Et quand ce décor brûle, ce n’est pas la violence historique qui est pleurée. C’est la perte du confort qu’elle procurait.

    Ce que le deuil nous apprend

    Comme travailleur social, j’écoute les deuils. Tous ne se ressemblent pas. Certains sont profonds, bouleversants, sincères. D’autres sont creux, possessifs, pleins d’oubli.

    Celui qui a suivi l’incendie de Nottoway appartient à cette deuxième catégorie. Il ne pleure pas des vies, il pleure un privilège. Il ne dit pas : regardons ce que cette terre a enduré. Il dit : c’était à nous. Pourquoi nous l’a-t-on enlevé ?

    Ce n’est pas du deuil. C’est une tentative de garder la main sur le récit.

    L’incendie n’est pas la tragédie

    La vraie tragédie, ce n’est pas que la plantation ait brûlé.

    C’est qu’elle ait existé aussi longtemps. Qu’elle ait été transformée en hôtel, en salle de réception, en attraction touristique. Qu’on y ait célébré l’amour sans jamais honorer les morts. Qu’elle ait été rénovée plutôt que transformée en lieu de mémoire, de réparation, de vérité.

    Et la tragédie, c’est que certain·es croient encore que c’est le feu qui l’a salie.

    Ce que je refuse de pleurer

    Je ne pleure pas la plantation. Je ne la pleurerai jamais.

    Je pleure les enfants noirs sans sépulture. Les révoltes effacées. Les mémoires muselées. Les descendants à qui l’on a demandé de se taire. Les visages qui n’ont jamais eu le droit de hanter.

    Je pleure ce que la blancheur refuse de voir. Ce qu’elle refuse de porter. Ce qu’elle refuse de laisser partir.

    Mais une plantation n’est pas une perte.

    Son incendie, c’est une justice en flammes.

  • Joie, survie et refus d’être brisé·e

    Joie, survie et refus d’être brisé·e

    Notes d’une nuit de performance et de résistance 

    Comme nous le rappelle Saidiya Hartman, la vie noire oscille toujours entre deuil et survie. Une tension qui se resserre encore plus pour les personnes queer et trans noires, dont l’existence même défie les règles imposées par l’ordre social. Dans un monde façonné par l’anti-négritude, où l’épuisement est programmé et où la joie est perçue comme un luxe, le plaisir noir devient un acte radical de refus. Une manière de bâtir un monde là où tout est fait pour nous en priver.

    C’est ce refus, cette réappropriation, qui m’a habité hier soir au Wiggle Room à Tiohtià:ke, lors d’un spectacle burlesque imprégné du langage du tarot et de la transformation. Ce qui s’y jouait n’était pas juste un enchaînement de numéros, mais des rituels—des actes incarnés de storytelling qui racontaient la précarité et les possibilités d’exister sous des structures qui veulent nous contenir.

    Chaque performance invoquait l’énergie d’une carte de tarot, un fil de mysticisme tissé dans le mouvement et la présence. La soirée était légère, ponctuée de rires et d’applaudissements, jusqu’à ce que Phoenix Inana monte sur scène. Contrairement aux autres, sa performance n’était pas du burlesque. C’était de l’art performatif, et ça exigeait le silence. Une rupture nette dans le rythme de la soirée.

    Phoenix incarnait Le Diable. Mais au lieu d’en faire une mise en garde contre la corruption, iel l’a transfiguré. Dans ses mains, ce n’était pas un symbole de damnation, mais une ouverture vers l’autodétermination. Phoenix a tissé Le Diable dans la figure de Lilith—un symbole d’insoumission, un corps qui échappe aux règles, un refus d’être dompté·e. Dans les récits dominants, Le Diable représente l’excès, l’abandon à la tentation. Mais sous la main de Phoenix, iel devenait tout autre chose : un seuil, une confrontation avec soi-même, un rejet des logiques morales qui ont toujours servi à discipliner celles et ceux qu’on qualifie de déviant·e·s. Son mouvement, mesuré et insoumis, incarnait ce que Mackey appelle une chorégraphie affective—une performance qui ne cherche pas le spectacle, mais l’insurrection. Une gestuelle qui refuse la discipline.

    Comme nous le rappelle Hortense Spillers, le corps, sous les ordres coloniaux et patriarcaux, est toujours déjà marqué pour être discipliné. Reprendre la figure du Diable—par Lilith, par le féminin rejeté—c’est refuser les fondements mêmes de cette discipline. La salle retenait son souffle pendant que Phoenix bougeait—délibéré·e, magnétique, parlant une langue au-delà des mots. Ce n’était pas une performance pour un public. C’était une invocation. Quelque chose d’incommensurable. Un face-à-face avec le désir, la honte, et toutes les façons dont on nous a appris à craindre notre propre faim—de plaisir, de liberté, de plus. Dans ce moment, Le Diable n’était plus un symbole de corruption, mais de possibilité. Une permission d’exister en dehors des contraintes qui nous sont imposées.

    Avant que la soirée commence, j’avais trouvé une carte de tarot sur mon siège—le Huit de Coupe. Je n’y avais pas trop prêté attention. Mais plus tard, en sortant dans l’air frais de la nuit, j’ai regardé sa signification. Le départ. Le choix de soi. L’acte, douloureux mais nécessaire, de s’éloigner. L’image de la carte—des coupes laissées derrière, une silhouette en mouvement—s’est déposée en moi.

    C’était une leçon que je connaissais déjà. Une qui revient toujours. Partir, ce n’est pas fuir. C’est ouvrir la possibilité d’un ailleurs. C’est refuser l’épuisement des institutions extractives et choisir à la place la possibilité queer noire. Dans l’après-vie de l’esclavage, où la vie noire est à la fois hyper-visible et jetable, partir n’est pas une simple métaphore—c’est un mode de survie. On quitte des institutions, des relations, des versions de nous-mêmes, parce que survivre exige de bouger.

    J’ai porté ce message avec moi en restant après le show, riant, respirant enfin, entouré·e de cette chaleur que seule la famille choisie peut offrir. L’espace entre nous—nos souffles, notre joie, notre plaisir dans l’instant—était un refus. Pas une échappatoire, pas une pause, mais une insurrection. Ces nuits n’existent pas en dehors de la lutte; elles s’y opposent frontalement. Elles rejettent les systèmes anti-noirs et capitalistes qui nous veulent épuisé·e·s, brisé·e·s, à bout.

    Ces espaces de performance, d’appartenance radicale, s’inscrivent dans une longue lignée de création de mondes queer noirs. L’un des exemples les plus durables en est le ballroom—un mouvement né de la nécessité, en réponse directe à l’exclusion anti-noire et anti-queer des espaces LGBTQ+ blancs du milieu du XXe siècle. Plus qu’un simple lieu de performance, le ballroom est devenu un espace de parenté, un monde où les normes de genre, de beauté et de realness ont été réinventées selon des termes noirs et latins.

    Le ballroom fonctionne comme un contre-public queer noir—une archive insurgée de survie, où la parenté se construit en dehors des logiques extractives du capitalisme. Un espace où l’esthétique du genre, de la performance et de l’appartenance est continuellement réécrite en temps réel. Et bien que le ballroom soit profondément enraciné dans l’histoire noire et latine, il est aussi devenu un refuge pour celles et ceux qui ont connu le déracinement, la résistance, et l’urgence de la famille choisie. En tant que Godmother Phoenix Inana Sankofa LaBeija, Phoenix a pris ce rôle de mentor·e et de guide, portant cet engagement envers l’art, le soin et celles et ceux qui suivront. Son titre au sein du ballroom n’est pas qu’un honneur; c’est une responsabilité—envers toutes celles et ceux qui cherchent à exister dans un monde qui ne leur laisse pas d’espace.

    Le monde nous broie. Il nous dit qu’on doit mériter le repos. Il réduit la joie à un caprice. Et pourtant, on fait autrement. On se rassemble. On célèbre. On s’impose.

    Persister, c’est résister. Mais insister sur la joie, c’est exiger la viabilité—notre droit de vivre pleinement, non pas comme une concession, mais comme un acte de défi abolitionniste. Un refus que l’exploitation soit notre seul héritage.

    Le Huit de Coupe parle de départ, oui, mais aussi de retour—vers soi, vers la possibilité, vers le monde que nous construisons ensemble. En quittant le Wiggle Room, mes doigts effleurant encore la carte dans ma poche, j’ai senti quelque chose bouger en moi.

    Parfois, l’univers nous envoie ses messages dans des gestes immenses. Et parfois, ils prennent la forme d’une performance qui exige le silence. D’une carte de tarot laissée sur un siège. D’une nuit passée entouré·e de celles et ceux qui nous voient vraiment.

    Et parfois, ces messages sont simples, mais essentiels :

    Continue.
    Choisis-toi.
    Trouve la joie.

    Parce que ça aussi, c’est la résistance. Ça aussi, c’est la survie. Et même quand le monde ne nous donne rien, on se façonnera nous-mêmes—ensemble.