Catégorie : Politique

  • Le faux printemps

    Le faux printemps

    L’air fait quelque chose qu’il n’a pas d’affaire à faire en mars.

    Je le remarque avant d’être tout à fait éveillé à le remarquer — quelque chose dans la poitrine, un petit relâchement, la mâchoire qui se desserre d’une façon dont je n’avais pas réalisé qu’elle était serrée. Je suis déjà sur le trajet quand ça s’enregistre. Le froid qui a été structurel pendant des mois, le genre qui ne demande pas la permission et ne négocie pas, il est simplement parti aujourd’hui. À sa place, il y a cette douceur, presque gênante tellement elle fait du bien, comme si la ville avait décidé d’être généreuse sans avertir et ne m’avait pas prévenu à l’avance pour que je puisse me défendre contre elle.

    Les gens sont dehors. Pas la détermination emmitouflée habituelle du mouvement hivernal montréalais, têtes baissées, allant quelque part. Vraiment dehors, prenant de l’espace, visages levés. Quelqu’un a traîné une chaise sur le trottoir devant un café qui n’a pas d’affaire à avoir une terrasse encore. Un homme se tient au coin à ne rien faire, juste debout là, ce qu’on ne voit pas en février. Une femme que je croise fait un contact visuel et esquisse presque un sourire et j’esquisse presque le mien et on détourne tous les deux le regard comme si on avait failli dire quelque chose de trop honnête.

    La ville fait la chose — je connais la chose, je l’ai observée assez de fois pour la reconnaître immédiatement — et je ne peux rien faire de cette reconnaissance parce que le corps se fout de ce que je sais. Les épaules tombent quand même. Le rythme ralentit. Quelque chose lâche sans demander.

    Je viens sur ce trajet depuis novembre, ce qui veut dire que je suis là depuis assez longtemps pour observer le fleuve faire tout ce qu’il a fait cet hiver. Pas chaque jour, pas avec une intention particulière. Juste quand le corps avait besoin d’un endroit où se poser qui ne demandait rien en retour. Le Vieux-Port en hiver est bon pour ça. Personne ne joue un rôle. Les touristes sont partis, les terrasses sont empilées et enveloppées dans du plastique, et ce qui reste c’est le fleuve et le froid et ceux qui avaient besoin d’être quelque part qui n’était pas à l’intérieur de leur propre tête.

    J’ai observé le gel se faire en morceaux. D’abord les bords, là où l’eau ralentit contre la berge et le froid prend pied. Puis la surface s’épaississant graduellement, passant du noir et du mouvement au gris et à l’incertain jusqu’au blanc plat qui veut dire que ça a tenu. Il y a eu une semaine en janvier où la glace semblait presque translucide dans la lumière de l’après-midi — bleu-vert, le genre de couleur qui ne semble pas appartenir à l’hiver. Je suis resté là plus longtemps que ça ne se justifiait. Je n’ai pas écrit là-dessus. Je l’ai simplement gardé. Il y a eu un matin en février où la neige avait tout recouvert pendant la nuit et toute la surface était devenue illisible, aucune texture, aucune variation, blanc plat rejoignant blanc plat à l’horizon. Le fleuve semblait avoir cessé d’être un fleuve. Comme s’il attendait des instructions. Je me souviens d’avoir pensé que le froid ce matin-là ressemblait presque à de la clarté, ce qui n’avait aucun sens étant donné que rien n’était clair, mais le corps a sa propre logique et j’avais appris à ce moment-là à la laisser faire.

    Alors quand je tourne le coin aujourd’hui et que le fleuve est en mouvement — pas complètement ouvert, il y a encore de la glace vers le milieu, encore cette surface gris-blanc, mais le long des bords c’est à nouveau de l’eau sombre, un vrai courant — je m’arrête sans avoir décidé de m’arrêter. Je ne sais pas exactement ce que j’enregistre. Juste que ça compte, de la façon dont certaines choses comptent dans le corps avant que l’esprit ait compris pourquoi.

    Ce que je comprends maintenant, que je ne savais pas en marchant ces matins d’hiver, c’est que je mémorisais. Ça semblait le contraire — comme se vider, comme traverser simplement l’air froid sans qu’on me demande quoi que ce soit. Mais le corps faisait quelque chose que l’esprit n’avait pas encore entréné. Accumulait des détails. Notait la qualité particulière de la lumière sur la glace en janvier. Apprenait le poids de ce tronçon de berge particulier à ce moment particulier de ma vie. C’est ce que fait le deuil avant qu’on l’ait nommé comme deuil : il te fait faire attention. Il commence à archiver sans demander la permission. Il transforme des trajets ordinaires en registres de quelque chose qu’on n’est pas encore prêt à appeler une fin. Et puis je lève les yeux, et la ville est encore là, faisant ce qu’elle fait, et je le sens quand même.

    Montréal le pense vraiment, par contre. C’est la partie qu’il a toujours été difficile de tenir en même temps que tout le reste. Quand la chaleur revient et que les gens débordent sur les trottoirs et que des inconnus s’esquissent presque des sourires, c’est réel. Il y a une vraie porosité à cet endroit quand les conditions le permettent, une capacité à l’aisance collective que je n’ai trouvée nulle part ailleurs tout à fait dans le même registre. J’ai aimé cette ville à travers toutes les versions de moi-même. Elle m’a appris le rythme de la lumière hivernale et ce à quoi ressemble le soin quand il est construit à l’intérieur de la contradiction plutôt que malgré elle. Les amis qui se sont manifestés, les communautés qui m’ont tenu, la façon particulière dont les gens ici font de la place les uns aux autres dans les marges d’un endroit qui ne fait pas officiellement de la place — ce n’est pas rien. C’est en fait la majeure partie de ce que je sais de la survie.

    Et tout est présent aujourd’hui. Je le sens dans la façon dont la ville bouge, la manière dont la chaleur desserre quelque chose de collectif et pendant quelques heures tout le monde est un peu plus disponible les uns pour les autres. Je n’en suis pas exclu. Ma poitrine s’est ouverte sur cette marche comme celle de tout le monde.

    Mais j’ai aussi vécu ici assez longtemps pour connaître le schéma. La chaleur est réelle puis la conversation politique commence et l’appartenance redevient conditionnelle. La ville qui te tient et qui te demande ensuite d’être moins lisible dans certaines salles, de te traduire en quelque chose de plus gérable, d’accepter que ta sécurité soit négociable au nom de la neutralité ou de l’ordre ou de quel que soit le mot qui fait ce travail cette saison. Le faux printemps est la structure réelle de ce que ça a été de faire du travail abolitionniste noir et queer ici. L’ouverture et puis la fermeture lente. La vraie chaleur qui ne devient jamais tout à fait quelque chose sur quoi on peut compter. Tu le sens à chaque fois. Ce n’est pas de la naïveté. C’est juste comme ça que ça se passe.

    Ce à quoi je ne m’attendais pas aujourd’hui, c’est que rien de tout ça ne règle la question.

    J’ai pensé au départ comme à quelque chose de déjà décidé, les marches comme une forme d’adieu qui était déjà en cours, la compression devenant une sorte d’instruction en elle-même. Et je pense encore que c’est vrai. Mais aujourd’hui, dans cette lumière, avec le fleuve en mouvement et la ville étant brièvement la version d’elle-même dont je suis tombé amoureux, je ne sais pas. Pas d’une façon qui change quoi que ce soit de concret. Juste de la façon dont les choses honnêtes sont parfois plus compliquées les bons jours que les mauvais. Les mauvais jours rendent le départ évident. Les bons jours te rappellent ce que tu quitterais vraiment. Ni l’un ni l’autre n’a le droit d’être toute la vérité.

    Je continue à marcher. La chaleur reste sur mon visage. Je la laisse faire.


    Quelque part au milieu de l’hiver, j’ai commencé à lire des offres d’emploi dans de petites villes universitaires.

    Pas de façon obsessionnelle, pas avec un plan. Juste des onglets qui restaient ouverts plus longtemps qu’ils n’auraient dû, des descriptions d’endroits où je n’étais jamais allé auxquelles je revenais sans trop savoir pourquoi. Des villes que j’aurais dû chercher sur une carte. Des départements assez petits pour qu’on connaisse le nom de tout le monde en octobre. Le genre de campus où le travail devrait parler de lui-même parce qu’il n’y a pas de scène pour le situer, pas de politique institutionnelle à naviguer avant même d’avoir commencé.

    Je me disais que c’était pratique. Le doctorat se termine, le marché est ce qu’il est, on pose sa candidature là où il y a des postes. C’est vrai dans la mesure où ça va. Mais ça n’explique pas pourquoi ces offres-là en particulier étaient celles auxquelles je revenais, ni pourquoi imaginer un endroit plus petit semblait moins comme un compromis et davantage comme quelque chose que le corps demandait tranquillement.

    Je pense que mon système nerveux a commencé à prendre des décisions cartographiques. La façon dont cette ville me tombe dessus maintenant, son poids — une partie de moi a compris que l’échelle est quelque chose que je peux réellement changer. Il y a une version de ce travail qui se fait quelque part où je ne suis pas déjà épuisé avant de commencer. Je n’arrête pas d’imaginer une qualité de matin plus qu’un endroit précis. Le genre où la première chose que fait le corps c’est respirer. Où on peut aller travailler à pied et la marche ne coûte rien, ne passe pas par trois coins portant chacun un souvenir différent de qui j’essayais d’être quand j’habitais près de là. Où l’air est juste de l’air et le fleuve, s’il y en a un, ne connaît pas toute mon histoire.

    Je sais ce que ça a l’air de dire. Comme si je croyais qu’un code postal différent allait réparer quelque chose qui vit dans le corps et voyage avec lui. Je sais la différence entre changer ses circonstances et se fuir soi-même. Mais l’environnement n’est pas neutre, et il m’a fallu des années pour faire confiance à ça pleinement. Faire ce travail dans une ville où il est lisible mais pas vraiment le bienvenu, où chaque conversation institutionnelle exige une taxe de traduction, où on a passé des années à apprendre à se faire comprendre dans des salles architecturalement conçues pour ne pas vous comprendre — ça s’accumule dans les tissus. Je ne suis pas épuisé au sens générique. Je suis fatigué d’une façon spécifique et localisée. Fatigué du labeur particulier d’être cette personne dans cet endroit à ce moment de sa politique. Plus de repos ne va pas régler ça. La distance, peut-être.

    L’enseignement revient aussi. Comme quelque chose que je veux vraiment, d’une façon qui est devenue plus claire à mesure que je me suis vidé ici. Des étudiant·es qui n’ont pas rencontré ce travail auparavant. Une salle de classe où l’abolition n’est pas le vocabulaire présupposé, où il me faudrait trouver de nouvelles entrées plutôt que de dépenser de l’énergie à défendre la porte. Il y a une version du travail qui devient paresseuse quand elle ne parle qu’à des gens qui sont déjà d’accord, et je pense que j’ai été dans cette version-là depuis un moment sans l’admettre complètement.

    Les petites villes universitaires ont leur propre blanchité, leur propre solitude particulière pour quelqu’un qui me ressemble. J’ai assez lu de chercheurs et chercheuses noirs dans des institutions isolées pour savoir que le silence que j’imagine peut tourner — un autre genre d’épuisement, le travail d’être la seule personne dans la salle qui te suit dans une autre salle dans une autre ville. Mais il y a une différence entre ce que j’absorbe ici et les difficultés que j’emporterais quelque part de nouveau. L’une ressemble à quelque chose que la ville me fait. L’autre serait au moins à moi à naviguer selon mes propres termes.

    Je peux partir. Cette phrase fait beaucoup de travail. C’est une fonction d’un passeport, de la citoyenneté, d’options que je n’ai pas tant gagnées qu’héritées par une géographie spécifique de chance. Certaines des personnes que j’aime et avec qui je fais ce travail n’ont pas le même calcul disponible. La frontière qui est pour moi un inconvénient est pour d’autres un mur. Il y a quelque chose d’inconfortable dans le fait de cadrer la mobilité comme une régulation du système nerveux quand la mobilité elle-même est un pouvoir structurel. Le départ ne cesse pas d’être un privilège juste parce qu’il est aussi un besoin. Cet inconfort ne se résout pas en le nommant. Il est juste porté de façon plus honnête.

    Les onglets restent ouverts. Les villes restent imaginées, leur silence particulier, la version de moi-même qui pourrait exister là-bas. Les mauvais jours, ça ressemble moins à de la fantaisie et davantage à de l’information.


    Je marche encore sur ce trajet. C’est la partie étrange.

    Le corps connaît encore chaque texture de cette berge, chaque endroit où le pavé change ou où le vent vient du fleuve différemment. Je m’arrête encore aux mêmes endroits sans le décider. Je cherche encore la lumière aux mêmes places. Rien dans ma façon de me déplacer ici n’a changé, et pourtant quelque chose est déjà parti. Pas vraiment parti. Desserré. La façon dont l’attention se déplace avant que le corps suive.

    J’ai regardé cette ville trop attentivement depuis des mois. Trop complètement. Remarquant des détails dont je ne m’étais jamais soucié auparavant — la couleur particulière de la lumière sur Saint-Laurent en début de soirée, le son que fait le métro en entrant à Beaubien, la façon dont la neige se pose différemment sur la montagne que n’importe où ailleurs. Ça ressemble à de l’amour et c’est de l’amour, mais c’est aussi le début d’une archive. On ne mémorise pas ce dont on est certain de garder.

    Les marches ont été ça. Chaque fois que je suis descendu au fleuve depuis novembre, je faisais quelque chose pour lequel je n’avais pas de mots jusqu’à récemment. Dire au revoir à un endroit que je n’ai pas encore quitté, à une version de moi-même qui va rester ici même après mon départ. Il y a du deuil dans ça et aussi quelque chose de plus stable que le deuil, quelque chose qui n’a pas de nom net. Le corps se déplaçant dans un espace familier une fois de plus, ne jouant aucun rôle, laissant simplement tout s’enregistrer pleinement avant que le registre se ferme.

    Je suis encore là. Je suis déjà ailleurs. Les deux sont vrais en ce moment, sur cette même marche, dans ce même corps, et j’ai arrêté d’essayer de déterminer lequel est le plus réel.

    La chaleur est encore sur mon visage quand je tourne vers chez moi.

    Je n’avais pas demandé aujourd’hui. Je n’avais pas besoin que la ville fasse ça maintenant, qu’elle soit cette version d’elle-même pendant que je suis en train de comprendre comment la quitter. Ça aurait été plus simple si mars était simplement resté mars, dur et gris et peu convaincant. Au lieu de ça, il m’a donné ça — le fleuve en mouvement, les inconnus esquissant presque des sourires, la poitrine qui s’ouvre avant que je puisse l’en empêcher. Le genre de journée qui ne se dispute pas avec toi. Elle arrive et s’attend à ce que tu la ressentes.

    Alors je l’ai fait. Je l’ai laissée entrer.

    Je ne sais pas si je pars. Je sais que les onglets sont ouverts. Je sais que les villes sont encore imaginées, leur silence particulier encore hypothétique, la version de moi-même qui y existe encore non vérifiée. Je sais que Montréal est encore l’endroit qui m’a fait et que ce façonnement ne se défait pas juste parce que je suis fatigué.

    Le fleuve va geler à nouveau l’hiver prochain, que je sois là pour l’observer ou non.

    La chaleur va partir dans quelques jours. Le froid va revenir et refermer les choses. C’est correct. Elle est entrée pendant qu’elle le pouvait.

    Le corps connaît le trajet dans un sens comme dans l’autre.

  • Le temps, tenu

    Le temps, tenu

    Le temps arrive avant que quoi que ce soit ne se passe. Il se présente en avance, s’installe, réarrange la journée autour de lui. On l’apprend à travers la façon dont le corps se prépare. À travers la manière dont la poitrine reste légèrement soulevée, comme si elle attendait qu’on lui tape sur l’épaule. À travers la fréquence à laquelle la mâchoire se resserre quand le téléphone s’allume. À travers le réflexe de compter les jours sans le vouloir.

    L’empire fonctionne à travers ce genre de temps. Il le laisse s’infiltrer lentement. Il donne aux gens assez de marge pour s’adapter, assez de répétition pour que l’endurence ressemble à un trait de caractère. Les vies s’étirent autour des dates de renouvellement et des périodes de révision. Tout continue de bouger, mais rien n’atterrit vraiment. On apprend à tenir sa vie légèrement, à garder ses affaires minimales, à rester prêt·e à se déplacer sans qu’on nous dise de bouger.

    Des gens vivent pendant des années à l’intérieur de prolongements. À l’intérieur de permissions temporaires. À l’intérieur de mesures qui circulent sans jamais se solidifier en quelque chose de stable. La vie remplit l’espace quand même. Des repas se préparent. Des boîtes à lunch se font. Des horaires de travail se mémorisent. L’amour continue de se passer. Tout ça se déploie sur un terrain qui ne se raffermit jamais complètement. On apprend à distribuer son poids. On apprend où ne pas trop s’appuyer.

    La joie arrive encore, mais elle vient avec une horloge intérieure déjà en marche. On l’entend tic-taquer pendant qu’on rit. Pendant qu’on planifie. Pendant qu’on se permet de croire que quelque chose pourrait tenir. La fête devient prudente. Les projets restent provisoires. Même le repos porte un bourdonnement bas d’alerte, comme si le corps ne faisait pas tout à fait confiance à sa capacité de se laisser descendre jusqu’au fond.

    Ce genre de temps use les gens sans laisser de marques qu’on peut montrer du doigt. Il apprend au corps à rester disponible. Le sommeil s’aménuise. L’attention se fragmente. On commence à mesurer la vie en cycles qu’on n’a pas choisis. Des cycles de renouvellement. Des cycles de traitement. Des cycles d’attente. Chacun demande de la patience. Chacun emporte avec lui un peu plus de capacité.

    La politique en dépend. La fatigue canalise ce qui semble possible. Quand l’énergie est dépensée à gérer l’incertitude, il en reste très peu pour autre chose. La semaine devient l’unité de survie. L’avenir commence à sembler abstrait. On prend des décisions en fonction de ce qui demande le moins d’explications, le moins d’exposition, le moins de risque d’être remarqué·e.

    L’urgence se déplace de façon inégale dans ce système. Certaines situations arrêtent tout. D’autres s’étirent tranquillement, absorbant des jours, des mois, des années. La perte attend son tour. Le tort se classe, se diffère, se voit assigner un nouveau délai prévu. On ressent le délai dans le temps que ça prend pour respirer normalement à nouveau, dans la vitesse à laquelle l’espoir se rétracte quand il devient trop fort.

    Le langage qui entoure tout cela reste calme. Des dates apparaissent. Des mises à jour se promettent. Des avancements se laissent entendre. Ces mots circulent sans heurt dans les canaux officiels. Ils semblent stables. Ils invitent à la confiance. Ils demandent de la composure. Ils demandent aux gens de continuer à montrer qu’ils et elles peuvent gérer.

    Et pourtant, du temps se crée ailleurs. Dans des cuisines où les histoires n’arrivent pas dans l’ordre. Sur des pistes de danse où le corps suit la sensation plutôt que la séquence. Dans des réseaux de soin qui se mobilisent quand quelqu’un a besoin de quelque chose, non pas quand un formulaire se libère. La mémoire plie le temps. Le toucher le comprime. Le deuil l’étire. Rien de tout cela ne demande à être planifié.

    Ces pratiques n’attendent pas d’être reconnues. Elles se passent parce que la vie continue d’insister. Parce que le soin a son propre tempo. Parce que les gens restent ensemble même quand tout le reste semble provisoire. Ces rythmes ne résolvent pas l’attente, mais ils en interrompent l’autorité.

    L’empire gère le temps en le distribuant de façon inégale. En décidant qui a le droit d’arriver et qui doit rester en mouvement. À qui on permet de s’installer et qui doit rester prêt·e. Qui s’use assez lentement pour que ça ait l’air procédural. Faire attention au temps, c’est remarquer comment le pouvoir se déplace tranquillement, à travers des calendriers, des échéances, des files d’attente et les longs espaces entre les deux.

    Il n’y a pas de conclusion nette à tout cela. Le temps sous l’empire laisse des résidus. Il reste dans les muscles. Il se manifeste dans la prudence avec laquelle les gens planifient, dans la fréquence à laquelle la joie se diffère, dans le soin avec lequel l’espoir se rationne. Nommer ça ne le fait pas disparaître. Mais ça amène l’horloge dans la pièce. Ça permet que le poids se ressente ensemble.

    Et parfois, c’est dans cette conscience partagée que commence le mouvement.

  • Il n’y a pas de mot pour ce deuil

    Il n’y a pas de mot pour ce deuil

    Je n’étais pas censé écrire ça.

    Je devrais travailler à mon examen de synthèse. Écrire sur la temporalité, sur la santé, sur la manière dont les personnes noires et queer prennent soin les unes des autres à contretemps, dans un monde qui n’a jamais pensé notre survie. Je devrais offrir de la thérapie, tenir de l’espace pour celleux qui naviguent leurs propres chagrins. Je devrais avancer mon manuscrit, préparer une conférence, me concentrer sur mon prochain ball.

    Mais il y a un génocide en cours à Gaza.

    Et je suis en miettes.

    Ce n’est pas le sujet de ce texte, mais en même temps, tout y est relié.

    Parce que je ne sais plus comment bouger dans ce monde.

    Je ne parle pas en images. Je ne parle pas de façon abstraite. Je veux dire littéralement. Mon corps ne sait plus quoi faire. Je reste figé. Je tremble. J’essaie de manger et j’ai mal au cœur. Je dors et je me réveille le souffle court. Je sors marcher dans une fumée si dense que l’air à Tiohtià:ke est maintenant le plus pollué sur toute la planète. Et même ici, dans cette asphyxie, je respire mieux qu’un enfant à Rafah.

    Et qu’est-ce qu’on fait avec ce genre de savoir?

    Il y a une famine de niveau 5 à Gaza.
    Le niveau le plus élevé reconnu.
    Des dizaines d’enfants sont déjà morts de faim.
    D’autres vont mourir dans les jours qui viennent.

    Et la nourriture est déjà là.
    À quelques mètres.
    Stationnée à la frontière.
    Dans des camions.
    Dans des entrepôts.
    Dans des avions.

    Empêchée d’entrer.

    Par décision.
    Par volonté.
    Par stratégie.

    Ce n’est pas un désastre naturel. Ce n’est pas une conséquence involontaire. Ce n’est pas une situation humanitaire complexe. C’est un génocide. Planifié. Militaire. Colonial. C’est une extermination à petit feu. C’est une campagne de famine. C’est la destruction systématique de tout ce qui fait peuple.

    C’est ça, la logique du sionisme.
    C’est ça, le projet colonial.
    C’est ça, effacer un peuple avec méthode, pendant que le monde regarde.

    Et le monde regarde.
    Fait défiler.
    Rationalise.
    Détourne les yeux.
    Commente, sans rien dire.
    Puis passe à autre chose.

    Parce que l’oubli est une forme de confort.

    Et si t’as déjà vécu avec un corps que l’État considère comme problème à gérer, si t’as déjà marché dans une peau que le pouvoir ne reconnaît que dans la souffrance ou la menace, si t’as déjà aimé en dehors de ce que le monde appelle la norme, alors tu reconnais tout ça.

    Parce que ce que vit Gaza, c’est familier.
    Ce qui se passe n’est pas impensable.
    C’est parfaitement pensable.
    C’est ça qui fait mal à respirer.

    C’est ça, un génocide en direct.
    C’est ça, un monde qui a normalisé la barbarie.
    C’est ça, une famine organisée par des États.
    C’est ça, la dépossession transformée en politique étrangère.
    C’est ça, l’effacement en temps réel.

    Et Gaza saigne.
    Et nous, on regarde.

    Je n’ai pas d’espoir à offrir aujourd’hui.

    Pas celui qu’on emballe joliment.
    Pas celui qu’on vend à l’unité.

    Parce que si tu parles encore de deux côtés,
    Si tu t’indignes plus pour des vitrines brisées que pour des familles entières anéanties,
    Si tu mets des conditions à ta solidarité,
    Si tu restes muet·te quand des enfants meurent de faim à la vue de tous,
    Ta neutralité est une position.

    Et je ne veux plus convaincre personne que les Palestinien·nes méritent de vivre.

    La vie n’a pas besoin d’être méritée.
    La liberté n’est pas une faveur.
    La justice n’est pas un débat.

    Les Palestinien·nes n’ont pas besoin de permission pour exister.
    Pas besoin d’être des victimes idéales.
    Pas besoin de convaincre qui que ce soit pour qu’on cesse de les bombarder.

    Iels ne meurent pas à cause du Hamas.
    Iels meurent parce qu’iels sont encore là.
    Parce qu’iels sont autochtones.
    Parce qu’iels refusent de disparaître.

    Et ça, je le ressens dans mes os.

    Pas juste comme témoin.
    Mais comme quelqu’un qui sait ce que c’est d’être considéré comme un dommage collatéral.
    Comme quelqu’un qui a crié dans le vide.
    Comme quelqu’un qui vit dans une chair que l’État surveille, classe, et punit.

    Mais ce n’est pas à propos de moi.

    C’est à propos d’un père qui berce le corps sans vie de son enfant en répétant qu’il est désolé.
    C’est à propos d’un petit bout de pain partagé entre vingt personnes.
    C’est à propos d’un médecin qui soigne encore dans les ruines d’un hôpital bombardé.

    C’est à propos d’un peuple qui chante encore au milieu des décombres.
    Qui prie dans la poussière.
    Qui écrit des poèmes.
    Qui plante des oliviers.
    Qui dessine des clés.

    Ce n’est pas de la résilience.
    C’est du refus.

    Ce n’est pas de l’optimisme.
    C’est une tactique de survie.

    Ce n’est pas une crise humanitaire.
    C’est un crime.

    Et malgré tout, on entend encore des chants.
    Des cris.
    Des prières.
    Des poèmes.

    Et je veux que tu comprennes ce que ça veut dire de continuer à vivre en plein génocide.
    Pas juste exister. Aimer.
    Pas juste respirer. Résister.
    Pas juste survivre. Combattre.

    Je n’ai pas les mots.
    J’ai ce deuil planté dans la gorge comme un morceau de métal.
    J’ai cette fatigue qui colle aux os.
    J’ai ces larmes qui ne suffisent jamais.
    J’ai ce vertige d’essayer d’être utile pendant que le monde s’effondre.
    J’ai cette douleur de savoir que pendant que j’écris, d’autres meurent.

    Et pourtant, j’écris.

    Parce que le silence nourrit les bombes.
    Parce que témoigner, c’est insuffisant, mais nécessaire.
    Parce que l’abolition, c’est tous les murs.
    Parce que la solidarité, c’est pas demain. C’est maintenant.

    Parce que la Palestine n’est pas un slogan.
    C’est une terre. Un peuple. Une mémoire. Une tendresse.

    Et parce que vivre en tant que personne noire, queer et abolitionniste aujourd’hui, c’est déjà choisir un camp.

    Et je le redis, encore et encore, même si ma voix tremble :

    La Palestine vivra, la Palestine vaincra.

    Et j’espère rester vivant assez longtemps pour le voir.

    Et je n’oublierai jamais ce qu’on a fait, ni ce qu’on a refusé de faire, en attendant.

  • Fantasmes d’indépendance et vérités coloniales

    Fantasmes d’indépendance et vérités coloniales

    L’Alberta veut se séparer. Encore. Et cette fois, c’est plus bruyant que d’habitude.

    Le dernier retour en force du séparatisme de l’Ouest — que certain·es commencent à brandir comme un vrai projet de référendum — prend de l’ampleur. Des politicien·nes testent le terrain. La première ministre ne l’écarte pas. Et, sans surprise, on ressort le Québec comme modèle à suivre.

    Mais je vais être clair dès le départ : je ne défends pas le Canada. Je n’ai aucune fidélité envers cette fédération. Je ne crois pas que les États doivent être sauvés — pas celui-là, ni aucun autre. Je ne pense pas qu’un projet de société passe par une autre constitution, un autre drapeau, une autre frontière. Je suis abolitionniste. Et comme personne noire, queer, né en Ontario et élevé au Québec, je sais très bien que le nationalisme est souvent juste une autre forme de domination, emballée dans un beau récit.

    C’est exactement pour ça que les prétentions séparatistes de l’Alberta ne me semblent pas radicales. Elles me semblent réactionnaires.

    Oui, le nationalisme québécois est traversé par le colonialisme, l’anti-Noirceur, la xénophobie. Il a ses violences, ses exclusions, ses angles morts. Mais il s’appuie, malgré tout, sur quelque chose : une langue, une culture, une mémoire collective forgée par des siècles d’assimilation forcée. Ça n’excuse rien. Mais ça explique quelque chose.

    L’Alberta n’a pas ça.

    Il n’y a pas de langue menacée. Pas de système de parenté marginalisé. Pas de récit culturel effacé par l’État canadien. Il y a du pétrole. De la colère. Du ressentiment. Et un rapport au pouvoir forgé par le privilège et l’extractivisme.

    L’Alberta ne cherche pas à fuir l’oppression. Elle cherche à éviter la reddition de comptes.

    C’est pas un projet de liberté. C’est une crise de nerfs d’une province qui ne veut plus entendre “non”. Une province qui, depuis toujours, profite d’un pouvoir politique démesuré, de subventions fédérales massives et d’un statut à part dans l’imaginaire colonial. Et maintenant que le monde change, que la crise climatique rend l’immobilisme impossible, l’Alberta ne veut pas s’adapter. Elle veut se retirer.

    Elle ne cherche pas l’émancipation. Elle réclame l’exemption.

    Et quand l’Alberta utilise le Québec comme justification — comme précédent historique — elle révèle le fond de sa démarche : il n’y a pas de culture à défendre, juste des intérêts à préserver. Parce que malgré tout, au Québec, il existe une langue. Une littérature. Une mémoire. Un récit collectif, même s’il est souvent toxique pour les personnes noires et autochtones. En Alberta, ce qu’on veut protéger, ce sont les pipelines et les profits. Rien de plus.

    C’est pas de la décolonisation. C’est une colonie qui refuse de partager.

    Le séparatisme albertain recycle les codes des luttes de libération pour renforcer sa domination. Il imite les rhétoriques de résistance tout en défendant exactement ce qui détruit nos mondes. Et c’est là que c’est dangereux : ça se donne des allures d’anticolonialisme, mais c’est juste du néocolonialisme mal déguisé.

    Comme personne qui a vécu dans le ventre du nationalisme québécois, qui a survécu à la violence symbolique et matérielle de l’État canadien, je ne confonds plus jamais un nouveau pays avec un projet de justice. J’ai vu comment les États se bâtissent — et qui ils laissent mourir en chemin. J’ai appris que toutes les sorties ne mènent pas vers la liberté.

    Être abolitionniste, ça ne veut pas dire sauver le Canada. Mais ça veut pas dire célébrer toutes les séparations non plus — surtout quand elles viennent de ceux qui ont déjà tout, et qui veulent garder le reste.

    Alors non, je ne vais pas romantiser les rêves séparatistes de l’Alberta. Je ne vais pas les laisser réécrire l’histoire avec le Québec comme caution. Et je ne vais pas prétendre que ce projet est libérateur alors qu’il est fondé sur la peur de perdre du pouvoir.

    L’Alberta ne cherche pas à échapper à l’oppression. Elle cherche à la protéger.

    Et certain·es d’entre nous refusent de faire semblant de pas le voir.

  • Après l’élection : Aucun salut, aucune victoire, seulement notre travail

    Après l’élection : Aucun salut, aucune victoire, seulement notre travail

    Ce soir, l’élection a confirmé ce que nous savons déjà : ce pays est en train de se désagréger sous son propre poids.

    Mark Carney, incarnation du capitalisme financier maquillé en stabilité, a remporté un gouvernement minoritaire. Non pas par enthousiasme populaire, mais parce que beaucoup ont eu peur de lâcher la dernière illusion d’ordre. Ce gouvernement de technocrates n’administrera pas des solutions; il administrera des crises, en tentant de rafistoler un système en ruine avec les outils mêmes qui l’ont détruit.

    Le NPD, lui, s’est effondré.
    Pas seulement en nombre de sièges, mais en pertinence politique.
    À force de diluer leurs positions, de sacrifier les communautés qui leur avaient fait confiance, d’échanger des rêves d’émancipation contre des sièges à Ottawa, ils ont fini par devenir aussi insignifiants que ceux qu’ils prétendaient combattre. En cherchant l’approbation du centre blanc, ils ont perdu leur ancrage dans les luttes vivantes des personnes Noires, Autochtones, racisées, queer, handicapées et ouvrières.

    Quant à Poilievre, son échec personnel — la perte de son siège — ne doit tromper personne.
    La droite réactionnaire qu’il a nourrie est toujours en expansion.
    Son départ ouvre un espace qui sera comblé par des figures encore plus radicalisées, encore plus brutales.
    La montée du fascisme au Canada ne s’arrête pas avec la chute d’un homme ; elle continue, plus déchaînée, plus ouverte.

    Ce que révèle cette élection, ce n’est pas un virage historique.
    C’est la continuation d’un lent effondrement : celui d’un État colonial bâti sur la dépossession des peuples autochtones, l’asservissement des Noir·es et l’exploitation des migrant·es. Un État qui se présente encore comme une démocratie, alors qu’il ne fait que gérer les ruines d’un projet condamné.

    Ce soir, il n’y avait rien à sauver.
    Parce que ce qui détruit nos vies — les frontières, la police, les prisons, la logique de propriété, le racisme structurel — n’était même pas remis en question.

    En tant que personne Noire, queer, abolitionniste, je n’ai pas voté pour l’espoir.
    Je n’ai pas voté pour le désespoir non plus.

    Je me tiens là où je me suis toujours tenu : du côté des survivant·es et des bâtisseur·euses d’autres mondes.
    Parce que nous savons que l’Empire ne tombera pas pour nous. Il tombera sur nous, si nous ne sommes pas prêt·e·s.

    Notre travail n’a jamais dépendu des urnes.
    Il se construit dans les réseaux d’entraide.
    Dans les solidarités concrètes entre Noir·es, Autochtones, personnes racisées, migrant·es, queers.
    Dans la préservation de nos mémoires contre l’effacement.
    Dans l’imagination radicale, qui refuse de limiter nos vies aux décombres qu’on nous laisse.

    Nous sommes les héritier·ères des marronnages, des fugues, des solidarités clandestines.
    Nous sommes les futur·es bâtisseur·euses d’infrastructures de survie qui n’auront jamais besoin de reconnaissance étatique pour exister.

    Ce soir, Carney n’a rien gagné.
    Poilievre n’a rien perdu.
    Le NPD n’avait déjà plus rien à offrir.

    Mais nous, nous sommes encore là.
    Nous persistons, malgré et contre tout.

    Pas de salut venu d’en haut.
    Pas de miracles électoraux.

    Seulement nos mains.
    Nos voix.
    Nos solidarités.

    Et tout ce que nous construirons ensemble, contre leurs ruines.

  • Un geste de haine

    Un geste de haine

    À la suite des saluts nazis sans équivoque d’Elon Musk lors de l’investiture de Donald Trump le 20 janvier 2025, une grande partie de la couverture médiatique s’est, sans surprise, tournée vers l’obfuscation, les justifications et — plus troublant encore — une forme de bouc-émissarisation capacitiste. Plutôt que de nommer le geste pour ce qu’il est — un alignement clair avec le symbolisme fasciste — les discours dominants ont tout fait pour en atténuer la portée. Certain·es sont même allé·es jusqu’à blâmer l’autisme ou le diagnostic d’Asperger de Musk, une forme de sanisme (également appelé psychophobie) qui détourne l’attention du fascisme pour la rediriger vers la neurodivergence. C’est un glissement dangereux, malhonnête et capacitiste — et en tant que professionnel de la santé mentale, je tiens à le dire clairement : arrêtez de blâmer l’autisme pour la suprématie blanche.

    Le sanisme au service du fascisme

    Le sanisme — la discrimination systémique envers les personnes perçues comme « mentalement inaptes » — a toujours été un outil d’oppression, utilisé pour délégitimer, discréditer et faire taire. Dans ce cas-ci, il est instrumentalisé pour exonérer Musk de toute responsabilité. Des médias et commentateur·ices ont repris l’idée que la supposée neurodivergence de Musk pourrait expliquer son comportement, comme si l’autisme ou le syndrome d’Asperger prédisposait quelqu’un à faire des gestes fascistes.

    Non seulement cette affirmation est absurde et scientifiquement infondée, elle est aussi profondément nocive. Elle renforce le stigma selon lequel les personnes neurodivergentes seraient socialement inadaptées, dangereuses ou incapables de comprendre les conséquences de leurs gestes. Elle efface l’agentivité des personnes neurodivergentes tout en déresponsabilisant des figures de pouvoir qui participent activement à des systèmes oppressifs.

    Soyons clair·es : l’autisme n’est pas un prélude au fascisme. Le fascisme s’apprend. C’est un choix délibéré. C’est un positionnement assumé, souvent par des personnes puissantes qui savent très bien ce qu’elles font. Confondre la neurodivergence avec la haine, c’est perpétuer le sanisme à grande échelle, et détourner l’attention du véritable enjeu : la normalisation de l’idéologie fasciste dans notre société.

    Le rôle des médias dans la banalisation de la haine

    La manière dont les médias ont traité le geste de Musk s’inscrit dans un schéma plus large : une réticence persistante à nommer le fascisme quand il se présente sous les habits du prestige, de la richesse ou du charisme techno. Au lieu d’interroger la portée réelle des gestes de Musk, plusieurs ont préféré débattre de ses intentions, les contextualiser comme des malentendus, ou — pire encore — en attribuer la faute à sa neurodivergence.

    Ce n’est pas simplement de la lâcheté. C’est de la complicité. En détournant l’attention de la nature explicitement fasciste du geste, les médias permettent qu’il soit réinterprété comme un moment anodin, ironique ou accidentel. Ce type de réécriture crée un terreau fertile pour que le fascisme s’installe, lentement mais sûrement, à l’abri du doute raisonnable. Et en impliquant l’autisme dans ce récit, on ne fait qu’aggraver les choses, en marginalisant davantage les communautés neurodivergentes.

    Pourquoi c’est important : des symboles aux systèmes

    En tant que professionnel de la santé mentale, je travaille avec des personnes qui vivent les effets directs du sanisme, de l’ableisme, du racisme et de l’oppression systémique. Plusieurs sont neurodivergentes. Plusieurs sont noires. Toutes vivent dans un monde qui leur demande constamment de justifier leur existence pendant que des figures comme Musk bénéficient d’une impunité totale. Ce moment est un condensé de la façon dont la haine se déploie — pas toujours à travers de grandes déclarations, mais aussi à travers des gestes subtils et insidieux, que les puissants minimisent tandis que les personnes marginalisées en subissent les conséquences.

    Les symboles comptent. Ils ont un poids. Quand une personne aussi visible que Musk fait un salut nazi — que ce soit « pour rire » ou non — elle envoie un signal clair d’alignement avec la suprématie blanche. Le fait que ce geste soit minimisé ou nié n’est pas une erreur. C’est un symptôme de la banalisation progressive du fascisme dans la culture dominante. Et en blâmant l’autisme, on ajoute une couche de violence, en détournant le regard de la haine systémique pour la diriger vers un groupe déjà marginalisé.

    Un appel à agir

    On ne peut pas laisser passer ça. On ne peut pas permettre à Musk ni à ses défenseur·euses de se cacher derrière l’ambiguïté, le sanisme ou l’ironie. Il faut nommer les choses comme elles sont : un acte fasciste délibéré, rendu encore plus dangereux par le refus médiatique d’en reconnaître les implications.

    Si on laisse le sanisme et l’ableisme dicter la manière dont cette histoire est racontée, on trahit non seulement les communautés neurodivergentes, mais toutes les personnes ciblées par les systèmes de haine que ce geste vient renforcer. En tant que personne qui consacre son travail à la santé mentale et à la lutte contre l’oppression, je sais à quel point ces récits font mal. Et je refuse de les laisser circuler sans riposte.

    Aux médias : cessez de blâmer l’autisme pour le fascisme.

    Au public : exigez que Musk rende des comptes.

    À nous toutes et tous : résistons à la banalisation de la haine, peu importe sa forme.

    Ce n’est pas un malentendu. C’est une alarme. Et il est hors de question de rester endormi·es.

  • Appel urgent à Dalhousie : désinvestir des entreprises complices de l’occupation israélienne

    Appel urgent à Dalhousie : désinvestir des entreprises complices de l’occupation israélienne

    Chers membres du conseil des gouverneurs de l’Université Dalhousie,

    En tant qu’étudiant au doctorat à Dalhousie, je me sens obligé de prendre la parole sur un enjeu qui touche directement les valeurs fondamentales de notre institution universitaire. Les investissements de l’université dans des entreprises complices de l’occupation illégale de la Palestine par Israël vont à l’encontre de ses engagements envers l’équité, la justice et la dignité humaine. Il ne s’agit pas simplement d’un enjeu financier — c’est une crise morale. En maintenant des liens financiers avec ces entreprises, Dalhousie se rend complice d’une violence continue que les Nations Unies ont clairement qualifiée d’intention génocidaire.

    Le récent rapport de la Rapporteuse spéciale de l’ONU, Francesca Albanese, présente des détails glaçants sur la destruction systématique de la vie palestinienne à Gaza. Il décrit les déplacements forcés, les massacres et le ciblage délibéré des civils comme des actes qui relèvent du génocide. Ce n’est pas une réalité lointaine : c’est une réalité dans laquelle notre université est directement impliquée à travers ses investissements dans des entreprises qui profitent des colonies illégales, de la démolition de maisons et de la violence militarisée. Ces choix financiers ont des conséquences concrètes et dévastatrices pour des millions de Palestinien·nes.

    L’histoire de Dalhousie nous montre ce qui se passe lorsque les institutions privilégient le profit au détriment des personnes. Le rapport du groupe de travail sur Lord Dalhousie a mis en lumière les profondes implications de l’université dans l’esclavage, le racisme anti-Noir et l’exploitation coloniale. Même si des efforts ont été déployés pour aborder cet héritage, les investissements actuels dans des entreprises qui soutiennent la destruction de la Palestine perpétuent les mêmes logiques de violence. Ces décisions sapent les fondements mêmes de ce que Dalhousie prétend représenter.

    En tant qu’étudiant, j’ai été fier de faire partie d’une communauté qui affirme valoriser l’équité et la réconciliation. Mais ces valeurs doivent se refléter dans nos actions. Au cours des trois années passées à Dalhousie, j’ai vu beaucoup de discours sur l’équité et la justice sociale, mais peu d’efforts véritables pour saper les systèmes qui perpétuent l’oppression. Soyons clairs : investir dans des entreprises complices d’un génocide est en totale contradiction avec les principes que notre communauté affirme défendre. Nous ne pouvons pas détourner le regard pendant que des vies sont détruites, que des communautés sont effacées, et qu’un peuple entier subit une oppression orchestrée par un État. La neutralité face à une telle violence équivaut à une complicité.

    Mon travail de chercheur porte sur la manière dont la violence systémique fracture les communautés, les identités et les vies. Je sais à quel point ces luttes sont interconnectées. La violence colonialiste que subissent les populations palestiniennes et libanaises aujourd’hui n’est pas sans lien avec les héritages de l’antinoirceur et de la dépossession autochtone qui façonnent encore le Canada et la Nouvelle-Écosse. Ces systèmes d’oppression sont liés, et notre manière de répondre à l’un témoigne de notre engagement envers l’ensemble.

    Dalhousie a la possibilité de prendre les devants — non pas par ses paroles, mais par ses actes. Le désinvestissement n’est pas une demande radicale : c’est une étape nécessaire pour aligner les pratiques financières de l’université avec ses valeurs déclarées. En désinvestissant, Dalhousie peut affirmer son engagement envers la justice et la dignité humaine, en solidarité avec celles et ceux qui résistent à la violence systémique. Ce n’est pas seulement une question de Palestine — c’est une question de responsabilité institutionnelle.

    Je vous exhorte à agir maintenant. Désinvestissez sans délai de toutes les entreprises complices de l’occupation illégale d’Israël. Chaque jour qui passe est un jour où nos ressources continuent de financer la violence et la destruction. Le choix est clair : perpétuer le tort ou se tenir du côté de la justice.

    C’est un moment décisif pour notre université. Que Dalhousie soit reconnue comme une institution qui a choisi la responsabilité et le courage face au génocide. Qu’elle devienne un chef de file dans la lutte pour l’équité, la dignité et les droits humains.

    En solidarité,


    Vincent Mousseau, M.Sc. T.S.
    Doctorant
    Faculté de santé, Université Dalhousie