Catégorie : Personnel

  • Le faux printemps

    Le faux printemps

    L’air fait quelque chose qu’il n’a pas d’affaire à faire en mars.

    Je le remarque avant d’être tout à fait éveillé à le remarquer — quelque chose dans la poitrine, un petit relâchement, la mâchoire qui se desserre d’une façon dont je n’avais pas réalisé qu’elle était serrée. Je suis déjà sur le trajet quand ça s’enregistre. Le froid qui a été structurel pendant des mois, le genre qui ne demande pas la permission et ne négocie pas, il est simplement parti aujourd’hui. À sa place, il y a cette douceur, presque gênante tellement elle fait du bien, comme si la ville avait décidé d’être généreuse sans avertir et ne m’avait pas prévenu à l’avance pour que je puisse me défendre contre elle.

    Les gens sont dehors. Pas la détermination emmitouflée habituelle du mouvement hivernal montréalais, têtes baissées, allant quelque part. Vraiment dehors, prenant de l’espace, visages levés. Quelqu’un a traîné une chaise sur le trottoir devant un café qui n’a pas d’affaire à avoir une terrasse encore. Un homme se tient au coin à ne rien faire, juste debout là, ce qu’on ne voit pas en février. Une femme que je croise fait un contact visuel et esquisse presque un sourire et j’esquisse presque le mien et on détourne tous les deux le regard comme si on avait failli dire quelque chose de trop honnête.

    La ville fait la chose — je connais la chose, je l’ai observée assez de fois pour la reconnaître immédiatement — et je ne peux rien faire de cette reconnaissance parce que le corps se fout de ce que je sais. Les épaules tombent quand même. Le rythme ralentit. Quelque chose lâche sans demander.

    Je viens sur ce trajet depuis novembre, ce qui veut dire que je suis là depuis assez longtemps pour observer le fleuve faire tout ce qu’il a fait cet hiver. Pas chaque jour, pas avec une intention particulière. Juste quand le corps avait besoin d’un endroit où se poser qui ne demandait rien en retour. Le Vieux-Port en hiver est bon pour ça. Personne ne joue un rôle. Les touristes sont partis, les terrasses sont empilées et enveloppées dans du plastique, et ce qui reste c’est le fleuve et le froid et ceux qui avaient besoin d’être quelque part qui n’était pas à l’intérieur de leur propre tête.

    J’ai observé le gel se faire en morceaux. D’abord les bords, là où l’eau ralentit contre la berge et le froid prend pied. Puis la surface s’épaississant graduellement, passant du noir et du mouvement au gris et à l’incertain jusqu’au blanc plat qui veut dire que ça a tenu. Il y a eu une semaine en janvier où la glace semblait presque translucide dans la lumière de l’après-midi — bleu-vert, le genre de couleur qui ne semble pas appartenir à l’hiver. Je suis resté là plus longtemps que ça ne se justifiait. Je n’ai pas écrit là-dessus. Je l’ai simplement gardé. Il y a eu un matin en février où la neige avait tout recouvert pendant la nuit et toute la surface était devenue illisible, aucune texture, aucune variation, blanc plat rejoignant blanc plat à l’horizon. Le fleuve semblait avoir cessé d’être un fleuve. Comme s’il attendait des instructions. Je me souviens d’avoir pensé que le froid ce matin-là ressemblait presque à de la clarté, ce qui n’avait aucun sens étant donné que rien n’était clair, mais le corps a sa propre logique et j’avais appris à ce moment-là à la laisser faire.

    Alors quand je tourne le coin aujourd’hui et que le fleuve est en mouvement — pas complètement ouvert, il y a encore de la glace vers le milieu, encore cette surface gris-blanc, mais le long des bords c’est à nouveau de l’eau sombre, un vrai courant — je m’arrête sans avoir décidé de m’arrêter. Je ne sais pas exactement ce que j’enregistre. Juste que ça compte, de la façon dont certaines choses comptent dans le corps avant que l’esprit ait compris pourquoi.

    Ce que je comprends maintenant, que je ne savais pas en marchant ces matins d’hiver, c’est que je mémorisais. Ça semblait le contraire — comme se vider, comme traverser simplement l’air froid sans qu’on me demande quoi que ce soit. Mais le corps faisait quelque chose que l’esprit n’avait pas encore entréné. Accumulait des détails. Notait la qualité particulière de la lumière sur la glace en janvier. Apprenait le poids de ce tronçon de berge particulier à ce moment particulier de ma vie. C’est ce que fait le deuil avant qu’on l’ait nommé comme deuil : il te fait faire attention. Il commence à archiver sans demander la permission. Il transforme des trajets ordinaires en registres de quelque chose qu’on n’est pas encore prêt à appeler une fin. Et puis je lève les yeux, et la ville est encore là, faisant ce qu’elle fait, et je le sens quand même.

    Montréal le pense vraiment, par contre. C’est la partie qu’il a toujours été difficile de tenir en même temps que tout le reste. Quand la chaleur revient et que les gens débordent sur les trottoirs et que des inconnus s’esquissent presque des sourires, c’est réel. Il y a une vraie porosité à cet endroit quand les conditions le permettent, une capacité à l’aisance collective que je n’ai trouvée nulle part ailleurs tout à fait dans le même registre. J’ai aimé cette ville à travers toutes les versions de moi-même. Elle m’a appris le rythme de la lumière hivernale et ce à quoi ressemble le soin quand il est construit à l’intérieur de la contradiction plutôt que malgré elle. Les amis qui se sont manifestés, les communautés qui m’ont tenu, la façon particulière dont les gens ici font de la place les uns aux autres dans les marges d’un endroit qui ne fait pas officiellement de la place — ce n’est pas rien. C’est en fait la majeure partie de ce que je sais de la survie.

    Et tout est présent aujourd’hui. Je le sens dans la façon dont la ville bouge, la manière dont la chaleur desserre quelque chose de collectif et pendant quelques heures tout le monde est un peu plus disponible les uns pour les autres. Je n’en suis pas exclu. Ma poitrine s’est ouverte sur cette marche comme celle de tout le monde.

    Mais j’ai aussi vécu ici assez longtemps pour connaître le schéma. La chaleur est réelle puis la conversation politique commence et l’appartenance redevient conditionnelle. La ville qui te tient et qui te demande ensuite d’être moins lisible dans certaines salles, de te traduire en quelque chose de plus gérable, d’accepter que ta sécurité soit négociable au nom de la neutralité ou de l’ordre ou de quel que soit le mot qui fait ce travail cette saison. Le faux printemps est la structure réelle de ce que ça a été de faire du travail abolitionniste noir et queer ici. L’ouverture et puis la fermeture lente. La vraie chaleur qui ne devient jamais tout à fait quelque chose sur quoi on peut compter. Tu le sens à chaque fois. Ce n’est pas de la naïveté. C’est juste comme ça que ça se passe.

    Ce à quoi je ne m’attendais pas aujourd’hui, c’est que rien de tout ça ne règle la question.

    J’ai pensé au départ comme à quelque chose de déjà décidé, les marches comme une forme d’adieu qui était déjà en cours, la compression devenant une sorte d’instruction en elle-même. Et je pense encore que c’est vrai. Mais aujourd’hui, dans cette lumière, avec le fleuve en mouvement et la ville étant brièvement la version d’elle-même dont je suis tombé amoureux, je ne sais pas. Pas d’une façon qui change quoi que ce soit de concret. Juste de la façon dont les choses honnêtes sont parfois plus compliquées les bons jours que les mauvais. Les mauvais jours rendent le départ évident. Les bons jours te rappellent ce que tu quitterais vraiment. Ni l’un ni l’autre n’a le droit d’être toute la vérité.

    Je continue à marcher. La chaleur reste sur mon visage. Je la laisse faire.


    Quelque part au milieu de l’hiver, j’ai commencé à lire des offres d’emploi dans de petites villes universitaires.

    Pas de façon obsessionnelle, pas avec un plan. Juste des onglets qui restaient ouverts plus longtemps qu’ils n’auraient dû, des descriptions d’endroits où je n’étais jamais allé auxquelles je revenais sans trop savoir pourquoi. Des villes que j’aurais dû chercher sur une carte. Des départements assez petits pour qu’on connaisse le nom de tout le monde en octobre. Le genre de campus où le travail devrait parler de lui-même parce qu’il n’y a pas de scène pour le situer, pas de politique institutionnelle à naviguer avant même d’avoir commencé.

    Je me disais que c’était pratique. Le doctorat se termine, le marché est ce qu’il est, on pose sa candidature là où il y a des postes. C’est vrai dans la mesure où ça va. Mais ça n’explique pas pourquoi ces offres-là en particulier étaient celles auxquelles je revenais, ni pourquoi imaginer un endroit plus petit semblait moins comme un compromis et davantage comme quelque chose que le corps demandait tranquillement.

    Je pense que mon système nerveux a commencé à prendre des décisions cartographiques. La façon dont cette ville me tombe dessus maintenant, son poids — une partie de moi a compris que l’échelle est quelque chose que je peux réellement changer. Il y a une version de ce travail qui se fait quelque part où je ne suis pas déjà épuisé avant de commencer. Je n’arrête pas d’imaginer une qualité de matin plus qu’un endroit précis. Le genre où la première chose que fait le corps c’est respirer. Où on peut aller travailler à pied et la marche ne coûte rien, ne passe pas par trois coins portant chacun un souvenir différent de qui j’essayais d’être quand j’habitais près de là. Où l’air est juste de l’air et le fleuve, s’il y en a un, ne connaît pas toute mon histoire.

    Je sais ce que ça a l’air de dire. Comme si je croyais qu’un code postal différent allait réparer quelque chose qui vit dans le corps et voyage avec lui. Je sais la différence entre changer ses circonstances et se fuir soi-même. Mais l’environnement n’est pas neutre, et il m’a fallu des années pour faire confiance à ça pleinement. Faire ce travail dans une ville où il est lisible mais pas vraiment le bienvenu, où chaque conversation institutionnelle exige une taxe de traduction, où on a passé des années à apprendre à se faire comprendre dans des salles architecturalement conçues pour ne pas vous comprendre — ça s’accumule dans les tissus. Je ne suis pas épuisé au sens générique. Je suis fatigué d’une façon spécifique et localisée. Fatigué du labeur particulier d’être cette personne dans cet endroit à ce moment de sa politique. Plus de repos ne va pas régler ça. La distance, peut-être.

    L’enseignement revient aussi. Comme quelque chose que je veux vraiment, d’une façon qui est devenue plus claire à mesure que je me suis vidé ici. Des étudiant·es qui n’ont pas rencontré ce travail auparavant. Une salle de classe où l’abolition n’est pas le vocabulaire présupposé, où il me faudrait trouver de nouvelles entrées plutôt que de dépenser de l’énergie à défendre la porte. Il y a une version du travail qui devient paresseuse quand elle ne parle qu’à des gens qui sont déjà d’accord, et je pense que j’ai été dans cette version-là depuis un moment sans l’admettre complètement.

    Les petites villes universitaires ont leur propre blanchité, leur propre solitude particulière pour quelqu’un qui me ressemble. J’ai assez lu de chercheurs et chercheuses noirs dans des institutions isolées pour savoir que le silence que j’imagine peut tourner — un autre genre d’épuisement, le travail d’être la seule personne dans la salle qui te suit dans une autre salle dans une autre ville. Mais il y a une différence entre ce que j’absorbe ici et les difficultés que j’emporterais quelque part de nouveau. L’une ressemble à quelque chose que la ville me fait. L’autre serait au moins à moi à naviguer selon mes propres termes.

    Je peux partir. Cette phrase fait beaucoup de travail. C’est une fonction d’un passeport, de la citoyenneté, d’options que je n’ai pas tant gagnées qu’héritées par une géographie spécifique de chance. Certaines des personnes que j’aime et avec qui je fais ce travail n’ont pas le même calcul disponible. La frontière qui est pour moi un inconvénient est pour d’autres un mur. Il y a quelque chose d’inconfortable dans le fait de cadrer la mobilité comme une régulation du système nerveux quand la mobilité elle-même est un pouvoir structurel. Le départ ne cesse pas d’être un privilège juste parce qu’il est aussi un besoin. Cet inconfort ne se résout pas en le nommant. Il est juste porté de façon plus honnête.

    Les onglets restent ouverts. Les villes restent imaginées, leur silence particulier, la version de moi-même qui pourrait exister là-bas. Les mauvais jours, ça ressemble moins à de la fantaisie et davantage à de l’information.


    Je marche encore sur ce trajet. C’est la partie étrange.

    Le corps connaît encore chaque texture de cette berge, chaque endroit où le pavé change ou où le vent vient du fleuve différemment. Je m’arrête encore aux mêmes endroits sans le décider. Je cherche encore la lumière aux mêmes places. Rien dans ma façon de me déplacer ici n’a changé, et pourtant quelque chose est déjà parti. Pas vraiment parti. Desserré. La façon dont l’attention se déplace avant que le corps suive.

    J’ai regardé cette ville trop attentivement depuis des mois. Trop complètement. Remarquant des détails dont je ne m’étais jamais soucié auparavant — la couleur particulière de la lumière sur Saint-Laurent en début de soirée, le son que fait le métro en entrant à Beaubien, la façon dont la neige se pose différemment sur la montagne que n’importe où ailleurs. Ça ressemble à de l’amour et c’est de l’amour, mais c’est aussi le début d’une archive. On ne mémorise pas ce dont on est certain de garder.

    Les marches ont été ça. Chaque fois que je suis descendu au fleuve depuis novembre, je faisais quelque chose pour lequel je n’avais pas de mots jusqu’à récemment. Dire au revoir à un endroit que je n’ai pas encore quitté, à une version de moi-même qui va rester ici même après mon départ. Il y a du deuil dans ça et aussi quelque chose de plus stable que le deuil, quelque chose qui n’a pas de nom net. Le corps se déplaçant dans un espace familier une fois de plus, ne jouant aucun rôle, laissant simplement tout s’enregistrer pleinement avant que le registre se ferme.

    Je suis encore là. Je suis déjà ailleurs. Les deux sont vrais en ce moment, sur cette même marche, dans ce même corps, et j’ai arrêté d’essayer de déterminer lequel est le plus réel.

    La chaleur est encore sur mon visage quand je tourne vers chez moi.

    Je n’avais pas demandé aujourd’hui. Je n’avais pas besoin que la ville fasse ça maintenant, qu’elle soit cette version d’elle-même pendant que je suis en train de comprendre comment la quitter. Ça aurait été plus simple si mars était simplement resté mars, dur et gris et peu convaincant. Au lieu de ça, il m’a donné ça — le fleuve en mouvement, les inconnus esquissant presque des sourires, la poitrine qui s’ouvre avant que je puisse l’en empêcher. Le genre de journée qui ne se dispute pas avec toi. Elle arrive et s’attend à ce que tu la ressentes.

    Alors je l’ai fait. Je l’ai laissée entrer.

    Je ne sais pas si je pars. Je sais que les onglets sont ouverts. Je sais que les villes sont encore imaginées, leur silence particulier encore hypothétique, la version de moi-même qui y existe encore non vérifiée. Je sais que Montréal est encore l’endroit qui m’a fait et que ce façonnement ne se défait pas juste parce que je suis fatigué.

    Le fleuve va geler à nouveau l’hiver prochain, que je sois là pour l’observer ou non.

    La chaleur va partir dans quelques jours. Le froid va revenir et refermer les choses. C’est correct. Elle est entrée pendant qu’elle le pouvait.

    Le corps connaît le trajet dans un sens comme dans l’autre.

  • Le corps comme premier registre

    Le corps comme premier registre

    Mon corps a été le premier endroit où les choses s’accumulent. Une pression s’installe dans mon dos — une contraction basse qui a commencé à sembler structurelle, le genre de tension qui ne cède pas à l’étirement ni au repos. Elle se déplace sans jamais partir vraiment. Certains jours, elle se loge entre les omoplates ; d’autres jours, elle remonte dans le cou ou s’installe lourdement dans les hanches. La sensation est diffuse, difficile à localiser, mais immédiatement reconnaissable dès qu’elle arrive. Tout semble légèrement replié sur soi, comme si le corps avait délibérément réduit son amplitude.

    La douleur ne s’intensifie pas brusquement. Elle demeure constante, davantage arrière-plan que signal. Les muscles restent engagés même au repos, comme si quelque chose devait encore être tenu et n’avait pas encore été déposé. Il y a une disponibilité là-dedans, bien que rien d’immédiat ne se forme. Je le remarque surtout quand je ralentis. M’asseoir l’amène au premier plan. Faire une pause l’aiguise. Quand le mouvement s’arrête, la pression avance et le corps s’organise autour d’elle. La sensation ne réclame pas d’attention ; elle refuse simplement de disparaître.

    Vivre ainsi a transformé ma compréhension de ce qui se passe. Le corps semble occupé, engagé dans quelque chose de continu — non pas blessé, non pas défaillant, mais mobilisé dans un effort soutenu sans tâche visible. C’est l’endroit depuis lequel j’écris : un corps à la fois comprimé et en alerte, tenu ensemble sans avoir encore de récit complet pour ce que cette tension prépare.

    Un débordement silencieux

    Avec le temps, il est devenu clair que ce n’était pas aléatoire. Le corps enregistrait quelque chose avant que j’aie les mots pour le nommer. La tension s’est construite graduellement, sans moment précis à pointer, s’accumulant sur des semaines et des mois, s’installant tranquillement plutôt qu’arrivant d’un coup. Ce qui m’a surpris, c’est la forme qu’a prise ce débordement. Peu de panique — pas de précipitation, pas d’intensification, pas d’agitation apparente. Au lieu de ça, les choses ont ralenti. L’amorce est devenue difficile. Les petites tâches se sont alourdies. Le corps a répondu en s’immobilisant, en réduisant son amplitude, en maintenant sa position.

    Je m’asseyais devant mon portable, écran ouvert, qui se mettait en veille pendant que je restais là, les mains posées sur le clavier sans bouger.

    Ce genre d’immobilité est facile à mal lire. De l’extérieur, ça peut ressembler à de l’évitement ou à de la procrastination. De l’intérieur, ça ressemble à de la contenance. L’énergie se replie vers l’intérieur. Le mouvement fait une pause. Le rendement diminue. Le système reste intact en limitant ce qu’il libère à la fois. J’ai commencé à reconnaître le schéma à mesure qu’il se répétait. Chaque fois que quelque chose se déplaçait — chaque fois qu’une autre couche d’incertitude entrait — le corps se contractait légèrement, non par protestation mais par stabilisation, une façon de rester debout, d’éviter que les choses débordent.

    Il y a de l’information dans cette réponse. Une alerte précoce qui ne parle pas en phrases. Le corps s’ajuste en premier, marquant le changement par la sensation et laissant la tension s’enregistrer avant que le récit ne le rattrape. Avec le temps, cela ressemblait moins à de la pathologie et davantage à une reconnaissance de schémas : le corps remarquant l’accumulation et répondant de la seule façon qu’il connaîtt — en ralentissant et en restant en place jusqu’à ce que la prochaine forme devienne plus claire.

    Des cadres qui se défont

    Au même moment, plusieurs formes d’échafaudages se défaisaient — non pas brusquement, mais par un dénouement graduel, ressenti avant d’être pleinement compris. Le doctorat arrive à sa fin, avec lui une structure qui a porté du poids pendant longtemps. Ses échéances et ses rythmes organisaient mes journées et mon sens de la direction. À mesure que ce cadre s’amincit, le corps semble le remarquer en premier. L’absence s’enregistre comme de l’espace, et l’espace porte sa propre pression.

    Le bail se termine aussi. Les pièces dans lesquelles je me déplace chaque jour ne semblent plus fixes. L’espace est devenu provisoire. Le corps répond en restant en alerte, en se tenant rassemblé. Même les coins familiers prennent une texture différente quand ils ne sont plus garantis. Au-delà de ça, les prochaines étapes restent informes. Il n’y a pas de conteneur clair qui attend de prendre forme. Cela n’arrive pas comme un vide dramatique. Cela se manifeste comme un bourdonnement de fond qui empêche le corps de s’installer pleinement.

    Tout cela se déploie dans une atmosphère plus large qui ne se dissipe jamais vraiment : instabilité politique, violence qui s’intensifie, systèmes qui se défont. Ces conditions ne restent pas à l’extérieur de la vie personnelle. Elles entrent dans le corps comme la météo, une variation barométrique constante qui rend tout plus lourd et plus difficile à situer. Aucun de ces déplacements ne tient seul. Ils se superposent, se recoupent, s’accumulent. Le corps porte leur somme, s’ajustant tranquillement à mesure que le sol se dérobe.

    Là où les choses s’immobilisent

    À mesure que ces couches s’accumulaient, le figement a commencé à apparaître dans des endroits ordinaires, dans de petits moments procéduraux. Amorcer de simples tâches prenait plus de temps. Des messages restaient ouverts sans réponse ou à moitié rédigés. Tout ce qui demandait du séquençage ou un suivi semblait dense. Souvent le corps réagissait avant que la pensée ait fini de se former. Un écran s’ouvrait et quelque chose dans mon dos se contractait. Une boîte de réception se chargeait et le corps se raidissait. Les listes et les agendas provoquaient une pause dans tout le corps — immédiate et physique — comme si le système avait déjà changé de vitesse.

    Le courrier s’accumulait au bord de la table, non ouvert, les mêmes enveloppes déplacées d’un coin à l’autre pendant plusieurs jours.

    L’immobilité est devenue courante. Le mouvement s’est rétréci. L’énergie s’est repliée vers l’intérieur. L’attention s’est raccourcie. L’effort pour passer d’une petite étape à la suivante a augmenté. Le corps s’est organisé autour du ralentissement, surtout là où l’accumulation était la plus grande — tâches administratives, correspondance en cours, tout ce qui demandait une continuité dans le temps. L’engagement a diminué. Le rendement s’est amenujsé.

    Vu de près, ce figement portait de l’information. Il cartographiait la densité. Il marquait l’endroit où trop de fils étaient tenus à la fois. Le système faisait une pause pour rester intact jusqu’à ce que la pression s’allège suffisamment pour permettre le mouvement. Avec le temps, l’immobilité a pris forme. Elle n’était pas vide. Elle occupait de l’espace. Les muscles se rassemblaient autour d’elle. La pause tenait.

    Ce qui peut être tenu

    Quand plusieurs structures se sont défaites en même temps, le corps a rétréci son champ. Quand les demandes se sont accumulées sans contours clairs, le mouvement s’est réduit. Moins de gestes. Moins de décisions. Le corps restait plus près de lui-même. L’engagement continuait à certains endroits et pas à d’autres. Les tâches exigeant une attention soutenue étiraient le système jusqu’à ses limites. Le corps a répondu en ralentissant l’amorce et en travaillant par courts intervalles.

    La pause avait des frontières. Elle n’était ni totale ni aléatoire. Elle se concentrait autour des séquences qui s’étendaient vers l’avant sans fin claire. Le corps ajustait son rythme à ce qu’il pouvait tenir sans déborder.

    Le rétrécissement avait un seuil.

    Assez.

    La forme ne convient plus

    La décision de mettre fin à ma pratique privée est arrivée par le corps. Elle s’est manifestée comme une contraction, comme un effort qui ne se redistribuait plus. Le travail restait porteur de sens. La forme ne convenait plus. La capacité et la structure ont cessé de s’aligner d’une façon que le corps pouvait négocier. Je le remarquais dans la préparation que ça demandait, dans la récupération après coup, dans le dos qui se contractait avant que le langage ne le fasse. Le travail exigeait une continuité dans le temps.

    Et quelque chose en moi ne voulait plus y retourner — pas proprement, pas pleinement, pas sans payer un prix que je pouvais déjà ressentir.

    Le corps a répondu en se repliant vers l’intérieur, signalant une limite qui ne s’adoucissait pas avec les réassurances.

    La décision n’a pas été dramatique. Elle s’est installée lentement par répétition. Chaque retour à la question portait la même réponse physique. Il y a du deuil ici, bas et constant — un deuil pour une forme qui a tenu quelque chose de réel, pour des relations façonnées par le soin, pour une version de moi-même qui habitait cette structure.

    La responsabilité demeure. Elle se manifeste dans le soin apporté au calendrier, à la communication, à la façon dont les fins se gèrent. Le corps porte encore ce poids même alors que la limite est posée. Mettre fin à la pratique ressemble moins à une rupture qu’à une clôture — une forme déposée parce qu’elle ne correspond plus à ce que le corps peut soutenir. Le soin demeure. La limite demeure. Les deux sont tenus.

    Le soin trouve son échelle

    À mesure que cette réorganisation se poursuit, mon rapport au soin et à l’obligation se transforme. Le corps répond différemment à ce qui demande de l’attention. Certaines sollicitations arrivent clairement. D’autres s’immobilisent avant d’atteindre le langage. Le soin semble plus précis maintenant. Il se rassemble autour de ce qui peut être rencontré sans effort. Les arcs longs de responsabilité s’enregistrent comme plus lourds à mesure qu’ils s’étendent vers l’avant.

    L’obligation a ralenti. L’urgence s’est épaissi plutôt que de s’intensifier. Le moment et le rythme comptent davantage. L’engagement n’a pas disparu ; il s’est refroidi. L’énergie se rassemble avant de se libérer. L’attention reste plus près du centre, préservant ce qui n’a pas fini de se former.

    Cela ne ressemble pas à un retrait. Cela ressemble à un recalibrage. Le soin trouvant une forme qui correspond à la capacité. La responsabilité ajustant son échelle. Le corps établissant un tempo qu’il peut maintenir. Ce que je m’autorise arrive tranquillement : un accompagnement sans traduction, un délai sans panique, de l’inachèvement sans effondrement. Les messages attendent. Les tâches se déploient sur des jours. Les fils restent ouverts.

    Je m’autorise à laisser le corps dicter le rythme, à laisser la sensation déterminer quand bouger et quand rester immobile. J’observe où l’effort se rassemble et où il se draine. Ces permissions ne sont pas généreuses ; elles sont nécessaires. Elles créent juste assez d’espace pour que le système continue à se réorganiser sans se déchirer.

    Orientation

    L’endroit où je suis maintenant semble précis. La compression demeure. La pression ne s’est pas levée. Le corps reste en alerte, organisé autour du maintien. En même temps, il y a moins de confusion en lui. Les sensations sont suffisamment familières pour être lues. Je me déplace plus lentement — non pas avec hésitation, mais avec attention.

    Je marche le même court trajet la plupart des matins, passant devant les mêmes arbres et les mêmes voitures stationnées, remarquant à quelle fréquence je m’arrête sans m’en rendre compte.

    Il y a une stabilité ici — non pas de l’aisance, mais de l’orientation. Le corps se reconnaît dans cette compression. Il sait comment rester debout. Je n’attends pas de résolution et n’essaie pas de voir au-delà de ce moment. Le présent a de la texture : dense, proche, gérable en petits intervalles. Le corps reste avec ce qui est là.

    Cela ressemble à un lieu plutôt qu’à un passage.

    L’arrivée, pour l’instant, ressemble à rester intact — à demeurer en relation avec le corps pendant qu’il fait ce travail, à laisser la sensation mener sans se précipiter vers le sens. L’intégrité vit ici : dans l’écoute et le rythme, dans le fait de laisser la forme changer sans exiger un contour achevé. Ce qui vient ensuite arrivera quand ce sera le moment. Pour l’instant, le travail est contenu dans ce maintien. Le corps reste stable et attentif jusqu’à ce que la forme à venir devienne plus claire.

  • Structures de la chaleur et de la violence

    Structures de la chaleur et de la violence

    Le soleil est chaud sur mon visage au port, et je ne lui fais pas confiance.
    La lumière de plein hiver n’a rien à faire d’être aussi douce.
    Le fleuve est gelé assez dur pour refuser le reflet, pour tenir sa surface sans profondeur.
    La glace serre tout en place.
    Et pourtant, le soleil presse contre ma peau, insistant, intime, comme s’il m’avait choisi pour un réconfort qu’il n’a pas offert à l’eau.

    La chaleur se pose le long de ma pommette, sur mon front, sur l’arête de mon nez.
    Elle se fait prudente.
    Conditionnelle.
    Le genre de chaleur qui arrive sans conséquence.

    Sous moi, le Saint-Laurent demeure scellé.
    Rien ne se détend.
    Rien ne cède.
    Le corps reçoit ce que la structure refuse.

    Je reste debout plus longtemps que nécessaire. La chaleur m’y encourage. Elle invite à la coopération. Je me surprends à ajuster ma posture pour la retenir, puis à m’arrêter en plein mouvement. Le fleuve ne répond pas. L’eau gelée épaissit le temps, maintient les choses en suspens, comme laissées à mi-instruction.

    Le fleuve a vécu plusieurs vies. Bien avant d’être inscrit dans des routes coloniales, il suivait des rythmes qui ne répondaient ni au registre ni à la loi. Ces rythmes ont été resserrés, redirigés, mis au travail.
    Le fleuve n’est pas né pour la circulation, mais il a été façonné pour la soutenir. Même gelée, cette exigence demeure lisible. Je la sens dans la façon dont les rues s’éloignent de l’eau, organisées, en attente.

    Montréal a appris tôt à organiser la violence sans spectacle.
    L’esclavage ici n’avait pas besoin de plantations.
    Il lui fallait des maisons.
    Des paroisses.
    Des salles d’audience.
    Des contrats pliés assez petits pour disparaître dans des poches.

    Le fleuve ancrerait cet ordre sans avoir à porter chaque corps directement. Il stabilisait la circulation qui rendait l’esclavage reproductible à l’intérieur des terres. La richesse s’est accumulée. L’autorité s’est installée. La vie noire circulait par les cuisines, les sacristies, les testaments et les arrière-salles — mesurée, assignée, transférée à l’échelle du foyer.

    Je quitte le port et je me mets à marcher. Le soleil me suit maintenant par fragments, glissant entre les bâtiments, touchant mon visage, puis se retirant. Mes mains restent engourdies dans mes gants. Mes pieds enregistrent le froid à travers la pierre et l’asphalte.
    Quand le fleuve disparaît de mon champ de vision, il ne se retire pas. Son travail continue ailleurs — dans les registres de succession, les actes de baptême, les routines domestiques. La violence n’avait pas besoin du port pour rester présente. Elle vivait plus près que ça.

    La chaleur insiste. Mes pensées se tournent vers le feu.

    En 1734, un incendie a ravagé Montréal et forcé une mise à nu. Il a traversé maisons et commerces, les intérieurs où des personnes noires et autochtones réduites en esclavage travaillaient sans statut légal. Le feu n’a pas inventé la violence. Il a éclairé ce que la ville contenait déjà.

    Marie-Joseph Angélique a été accusée d’avoir allumé cet incendie.
    L’archive n’offre pas de certitude.
    Elle offre une procédure.
    Elle était réduite en esclavage.
    Elle a été emprisonnée.
    Elle a été interrogée.
    Elle a été torturée.
    Elle a été condamnée.
    Elle a été pendue.

    Le feu s’est déplacé vite.
    Le jugement aussi.

    Je marche encore, et le soleil revient quand la rue s’ouvre. Il réchauffe mon visage sans adoucir quoi que ce soit d’autre. Je le laisse faire. Ici, la chaleur a toujours été lue avec prudence — tolérée quand elle se tient tranquille, nommée dangereuse quand elle déborde.

    Les archives demeurent.
    L’échafaud demeure dans la description.
    La foule demeure comme fait.

    En Nouvelle-France, le travail d’exécution était souvent confié à des hommes noirs réduits en esclavage. Les colons refusaient ce rôle. L’État réglait le problème en achetant quelqu’un pour l’assumer. L’un d’eux, Mathieu Léveillé, a été maintenu en servitude et forcé d’exécuter des peines capitales pendant des années. L’archive le désigne comme celui qui aurait probablement procédé à la pendaison d’Angélique. Elle nous dit aussi autre chose : que la colonie réquisitionnait régulièrement la vie noire pour exercer sa violence la plus visible.

    Ce fait ne résout rien.
    Il approfondit la fracture.

    Le corps du bourreau était lui aussi possédé, non libre, placé de façon à absorber les conséquences d’un ordre qui exigeait l’intimité plutôt que la distance. La corde passait par des mains noires — chanvre rugueux contre une peau tout aussi non libre — parce que la colonie en avait besoin.

    L’exécution d’Angélique n’a pas interrompu l’esclavage à Montréal.
    Elle en a clarifié les termes.
    Elle a démontré la conséquence.
    Elle a absorbé le feu dans la gouvernance.

    La glace ne se forme pas comme le feu se propage.
    Lentement.
    Silencieusement.
    Couche par couche.

    Quand je remonte vers le Vieux-Montréal, le fleuve est ailleurs, mais son froid est resté avec moi. Je me dirige vers la place d’Armes sans cérémonie. La place ne s’annonce pas comme un lieu de mort. Elle se comporte comme de la pierre et de l’espace. Les gens passent. La circulation continue à proximité.

    C’est probablement ici qu’Angélique a été pendue.

    Ce savoir atteint d’abord le corps. La poitrine se serre. La mâchoire se fixe. Rien dans la place ne signale cette reconnaissance. Le soleil touche encore une fois mon visage, brièvement, comme s’il insistait sur sa neutralité. Tout près, l’interprétation de My Heart Will Go On par un musicien de rue rebondit sur les façades, sans gêne, continue. La chaleur n’appartient pas au lieu. Elle appartient au moment, et le moment ne se soucie pas de l’endroit où il se produit.

    L’exécution est un travail froid.
    L’administration aussi.
    L’oubli aussi.

    Je continue de marcher.

    La chaleur s’amenuise. Le froid reprend toute son instruction.

    Quand j’arrive chez moi, le soleil me semble lointain, presque irréel. Mais il demeure comme certaines vérités demeurent — indéniables, insuffisantes, formatrices. Le fleuve reste scellé. La place reste là où elle est. L’archive reste incomplète et opérante.

    Rien n’a été racheté.
    Rien n’a été résolu.

    Ce qui s’est produit est plus simple et plus difficile :
    le feu, la glace, le soleil et la marche sont entrés dans un même champ d’attention, et mon corps a été sommé de les tenir ensemble, sans explication.

    Ça aussi, ça fait partie de l’après-vie.

  • Il n’y a pas de mot pour ce deuil

    Il n’y a pas de mot pour ce deuil

    Je n’étais pas censé écrire ça.

    Je devrais travailler à mon examen de synthèse. Écrire sur la temporalité, sur la santé, sur la manière dont les personnes noires et queer prennent soin les unes des autres à contretemps, dans un monde qui n’a jamais pensé notre survie. Je devrais offrir de la thérapie, tenir de l’espace pour celleux qui naviguent leurs propres chagrins. Je devrais avancer mon manuscrit, préparer une conférence, me concentrer sur mon prochain ball.

    Mais il y a un génocide en cours à Gaza.

    Et je suis en miettes.

    Ce n’est pas le sujet de ce texte, mais en même temps, tout y est relié.

    Parce que je ne sais plus comment bouger dans ce monde.

    Je ne parle pas en images. Je ne parle pas de façon abstraite. Je veux dire littéralement. Mon corps ne sait plus quoi faire. Je reste figé. Je tremble. J’essaie de manger et j’ai mal au cœur. Je dors et je me réveille le souffle court. Je sors marcher dans une fumée si dense que l’air à Tiohtià:ke est maintenant le plus pollué sur toute la planète. Et même ici, dans cette asphyxie, je respire mieux qu’un enfant à Rafah.

    Et qu’est-ce qu’on fait avec ce genre de savoir?

    Il y a une famine de niveau 5 à Gaza.
    Le niveau le plus élevé reconnu.
    Des dizaines d’enfants sont déjà morts de faim.
    D’autres vont mourir dans les jours qui viennent.

    Et la nourriture est déjà là.
    À quelques mètres.
    Stationnée à la frontière.
    Dans des camions.
    Dans des entrepôts.
    Dans des avions.

    Empêchée d’entrer.

    Par décision.
    Par volonté.
    Par stratégie.

    Ce n’est pas un désastre naturel. Ce n’est pas une conséquence involontaire. Ce n’est pas une situation humanitaire complexe. C’est un génocide. Planifié. Militaire. Colonial. C’est une extermination à petit feu. C’est une campagne de famine. C’est la destruction systématique de tout ce qui fait peuple.

    C’est ça, la logique du sionisme.
    C’est ça, le projet colonial.
    C’est ça, effacer un peuple avec méthode, pendant que le monde regarde.

    Et le monde regarde.
    Fait défiler.
    Rationalise.
    Détourne les yeux.
    Commente, sans rien dire.
    Puis passe à autre chose.

    Parce que l’oubli est une forme de confort.

    Et si t’as déjà vécu avec un corps que l’État considère comme problème à gérer, si t’as déjà marché dans une peau que le pouvoir ne reconnaît que dans la souffrance ou la menace, si t’as déjà aimé en dehors de ce que le monde appelle la norme, alors tu reconnais tout ça.

    Parce que ce que vit Gaza, c’est familier.
    Ce qui se passe n’est pas impensable.
    C’est parfaitement pensable.
    C’est ça qui fait mal à respirer.

    C’est ça, un génocide en direct.
    C’est ça, un monde qui a normalisé la barbarie.
    C’est ça, une famine organisée par des États.
    C’est ça, la dépossession transformée en politique étrangère.
    C’est ça, l’effacement en temps réel.

    Et Gaza saigne.
    Et nous, on regarde.

    Je n’ai pas d’espoir à offrir aujourd’hui.

    Pas celui qu’on emballe joliment.
    Pas celui qu’on vend à l’unité.

    Parce que si tu parles encore de deux côtés,
    Si tu t’indignes plus pour des vitrines brisées que pour des familles entières anéanties,
    Si tu mets des conditions à ta solidarité,
    Si tu restes muet·te quand des enfants meurent de faim à la vue de tous,
    Ta neutralité est une position.

    Et je ne veux plus convaincre personne que les Palestinien·nes méritent de vivre.

    La vie n’a pas besoin d’être méritée.
    La liberté n’est pas une faveur.
    La justice n’est pas un débat.

    Les Palestinien·nes n’ont pas besoin de permission pour exister.
    Pas besoin d’être des victimes idéales.
    Pas besoin de convaincre qui que ce soit pour qu’on cesse de les bombarder.

    Iels ne meurent pas à cause du Hamas.
    Iels meurent parce qu’iels sont encore là.
    Parce qu’iels sont autochtones.
    Parce qu’iels refusent de disparaître.

    Et ça, je le ressens dans mes os.

    Pas juste comme témoin.
    Mais comme quelqu’un qui sait ce que c’est d’être considéré comme un dommage collatéral.
    Comme quelqu’un qui a crié dans le vide.
    Comme quelqu’un qui vit dans une chair que l’État surveille, classe, et punit.

    Mais ce n’est pas à propos de moi.

    C’est à propos d’un père qui berce le corps sans vie de son enfant en répétant qu’il est désolé.
    C’est à propos d’un petit bout de pain partagé entre vingt personnes.
    C’est à propos d’un médecin qui soigne encore dans les ruines d’un hôpital bombardé.

    C’est à propos d’un peuple qui chante encore au milieu des décombres.
    Qui prie dans la poussière.
    Qui écrit des poèmes.
    Qui plante des oliviers.
    Qui dessine des clés.

    Ce n’est pas de la résilience.
    C’est du refus.

    Ce n’est pas de l’optimisme.
    C’est une tactique de survie.

    Ce n’est pas une crise humanitaire.
    C’est un crime.

    Et malgré tout, on entend encore des chants.
    Des cris.
    Des prières.
    Des poèmes.

    Et je veux que tu comprennes ce que ça veut dire de continuer à vivre en plein génocide.
    Pas juste exister. Aimer.
    Pas juste respirer. Résister.
    Pas juste survivre. Combattre.

    Je n’ai pas les mots.
    J’ai ce deuil planté dans la gorge comme un morceau de métal.
    J’ai cette fatigue qui colle aux os.
    J’ai ces larmes qui ne suffisent jamais.
    J’ai ce vertige d’essayer d’être utile pendant que le monde s’effondre.
    J’ai cette douleur de savoir que pendant que j’écris, d’autres meurent.

    Et pourtant, j’écris.

    Parce que le silence nourrit les bombes.
    Parce que témoigner, c’est insuffisant, mais nécessaire.
    Parce que l’abolition, c’est tous les murs.
    Parce que la solidarité, c’est pas demain. C’est maintenant.

    Parce que la Palestine n’est pas un slogan.
    C’est une terre. Un peuple. Une mémoire. Une tendresse.

    Et parce que vivre en tant que personne noire, queer et abolitionniste aujourd’hui, c’est déjà choisir un camp.

    Et je le redis, encore et encore, même si ma voix tremble :

    La Palestine vivra, la Palestine vaincra.

    Et j’espère rester vivant assez longtemps pour le voir.

    Et je n’oublierai jamais ce qu’on a fait, ni ce qu’on a refusé de faire, en attendant.

  • Le mauvais deuil

    Le mauvais deuil

    Qui a le droit de pleurer en public — et qui ne l’a pas

    C’était calme au début. Juste quelques-un·es d’entre nous, allongé·es sur le béton froid devant l’Université McGill Keffiehs pliés. Corps disposés non pas pour le spectacle, mais pour le deuil.
    Le die-in n’était pas fait pour devenir viral. Il voulait dire ce que le système refuse de nommer :
    Gaza est en train d’être effacée.
    Et les travailleur·ses de la santé savent depuis toujours à quoi ressemble un génocide.

    Je me souviens du poids de ma propre respiration.
    Pas lourde. Pas dramatique. Juste là.

    Quelqu’un est passé et a pris une photo sans demander. Un autre a continué sa route comme si on n’était même pas là.
    Quand on s’est relevé·es, rien n’avait changé. Ni dans la rue. Ni dans les nouvelles.
    Mais quelque chose s’était déposé dans ma poitrine. Et ne m’a jamais quitté.

    Parce qu’on ne s’allongeait pas seulement pour Gaza.
    On s’allongeait avec la conscience que notre deuil ne sera jamais reconnu comme un deuil.

    Pas quand il est noir.
    Pas quand il est queer.
    Pas quand il est lié à la Palestine, aux vies trans, à la violence de l’État.

    Ce genre de deuil ne reçoit pas de bougies.
    Il reçoit la police.
    Pas de communiqués.
    Du silence.

    Et parfois, si on n’y prend pas garde, il se retourne contre nous.
    On nous fait croire qu’on est trop.
    Qu’on est le problème.
    Qu’on pleure mal.

    Le deuil noir perçu comme menace

    Le deuil noir n’a jamais été vu comme un deuil.
    Il est perçu comme de la colère.
    Comme un danger.
    Comme quelque chose à contrôler.

    Une vigile pour une vie noire devient un incident policier.
    Une manifestation devient une émeute.
    Une mère pleure à la télé et la discussion vire sur les vitrines cassées.

    Ce n’est pas nouveau.
    Mais ce n’est pas moins violent.

    Même dans les espaces dits progressistes — les organismes de santé, les coalitions militantes, les collectifs queer — il y a des règles invisibles :
    Ne pleure pas trop fort.
    Ne dis pas les choses trop crûment.
    Ne dérange pas.

    Je les ai senties, ces règles.
    On m’a dit que j’étais trop émotif pour avoir nommé ce qui faisait mal.
    Qu’il fallait que je revienne quand je serais plus calme.
    Comme si le deuil devait être raisonnable pour être réel.

    Mais le deuil noir n’appartient pas aux institutions.
    Il n’a pas besoin d’être propre.
    Il n’a pas besoin d’être approuvé.
    Il se manifeste là où il le faut :
    Dans la cuisine. Dans les escaliers. Dans la rue. Dans les silences d’après la réunion.

    Et c’est peut-être pour ça qu’il fait peur.
    Parce qu’on ressent encore.
    Parce qu’on tient encore.
    Parce qu’on refuse d’oublier.

    Dans un monde qui cherche à nous effacer, pleurer devient une forme de résistance.

    Le deuil palestinien et la politique du déni

    Si le deuil noir est vu comme une menace, le deuil palestinien est nié.
    Ou encore : criminalisé.

    Depuis des mois, on voit le deuil devenir un champ de bataille.
    Des vigiles interdites.
    Des drapeaux saisis.
    Des photos d’enfants tué·es jugées trop politiques, trop choquantes, trop dérangeantes.

    Comme si pleurer était une agression.

    On nous dit que la mort à Gaza est tragique, mais surtout — pas de cercueils dans les rues.
    Pas de posters.
    Pas de noms récités.
    On nous dit : ce n’est pas du deuil, c’est de la propagande.

    Mais qui décide ce qui est un deuil acceptable ?
    Qui décide que certaines douleurs sont trop provocantes pour être dites ?

    Les mêmes États qui financent les bombes exigent notre silence.
    Ils veulent un deuil discret, qui ne dérange pas l’ordre établi.

    Mais le deuil palestinien déborde.
    Il descend dans les rues.
    Il s’écrit sur les murs.
    Il se crie dans les chants.

    Il insiste pour exister, même quand le monde détourne les yeux.

    Et cette insistance, elle résonne.
    Parce que pour nous — les personnes noires, queer, déplacées — elle est familière.
    On sait ce que ça fait de pleurer et de se faire dire que c’est trop.

    Pourtant, on continue de pleurer.
    Ensemble.
    En public.
    Sans s’excuser.

    Le deuil queer et les rituels du refus

    Les personnes queer ont toujours dû inventer leurs propres manières de pleurer.
    Personne ne nous a jamais fait de place.
    On l’a prise.

    Dans les clubs.
    Dans les ruelles.
    Dans nos bras.

    On a organisé des vigiles que personne n’a couvertes.
    On a porté des noms que personne n’a prononcés.
    On a mis des fleurs là où les corps ont été retrouvés — et où la police n’est jamais venue.

    C’est notre héritage.
    Pense à ACT UP et aux die-ins.
    Aux cendres apportées devant les institutions.
    Aux veillées qui étaient plus des cris que des cérémonies.

    Ce n’était pas juste du deuil.
    C’était un refus du silence.

    Et cet héritage continue.
    Il est là quand une vigile trans se tient dans un stationnement.
    Quand on allume une bougie pour quelqu’un qu’on n’a jamais connu, parce que personne d’autre ne le fera.
    Quand on écrit un nom en ligne parce qu’aucun média ne l’a fait.

    Le deuil queer n’a pas toujours l’air d’un deuil.
    Parfois il est maladroit.
    Parfois il est bruyant.
    Parfois il est juste deux personnes qui s’effondrent dans une salle de bain.

    Mais ce qui le rend puissant, c’est le refus.
    Refus de pleurer en silence.
    Refus d’adoucir la douleur.
    Refus de faire semblant qu’on n’est pas brisé·es.

    Il y a là-dedans une forme de soin.
    Pas celui qu’on apprend dans les manuels.
    Celui qui dit :
    “Je te vois. Je vais porter ça avec toi. Même si personne d’autre ne le fait.”

    Un deuil qui ne rentre pas dans le cadre

    J’ai été dans des espaces où je savais que je n’avais pas le droit de pleurer.
    Pas vraiment.
    Je pouvais parler, peut-être. Mais pas trop ressentir.
    Pas faire trembler la pièce.
    Pas dire quelque chose qui gêne.

    Parfois, le silence n’est même pas direct.
    C’est un regard qu’on évite.
    Une discussion qu’on détourne.
    Un silence gêné — pas respectueux, juste inconfortable.

    Je me souviens qu’on m’a dit que j’étais ben énervé pour avoir critiqué la surreprésentation de personnes noires dans un diaporama.
    Sans contexte.
    Sans données.
    Sans soin.

    Juste des images.
    Juste un effet visuel.

    Je n’étais pas fâché.
    Je pleurais.
    Je pleurais l’absence.
    Je pleurais la manière dont nos vies deviennent des accessoires dans des milieux qui prétendent nous inclure.

    Et même ça, c’était trop.

    On apprend à rapetisser notre deuil.
    À le rendre stratégique.
    À le rendre supportable.

    Et quand on ne peut pas le contenir, on nous dit qu’on est instables.
    Trop sensibles.
    Pas professionnels.

    Mais le deuil n’est pas censé rassurer.
    Ce n’est pas un moment passager.
    C’est une présence.
    Quelque chose qui reste dans le souffle, dans la posture, dans la peau.

    Il y a des jours où je le porte comme un brouillard.
    D’autres, comme un couteau.
    D’autres encore, il n’arrive qu’après : une fois le masque enlevé, la porte refermée.

    Mais je ne m’en excuse plus.
    Parce que j’ai compris que le deuil est une preuve.

    Que ressentir autant, même maintenant, veut dire qu’il me reste encore quelque chose.
    Qu’on ne m’a pas tout pris.

    Vers un deuil abolitionniste

    Il faut arrêter de croire que le deuil est valable seulement s’il est discret, propre, autorisé.

    Il faut arrêter de demander aux systèmes qui nous détruisent de reconnaître ce qu’ils causent.

    Le deuil abolitionniste n’attend pas d’approbation.
    Il ne cherche pas la réforme.
    Il ne performe pas la douleur pour convaincre.

    Il pleure selon ses propres règles — collectivement, sans permission, sans fin.
    Il ne presse pas la guérison.
    Il reste dans ce qui fait mal.
    Il laisse parler la blessure.

    Et ce n’est pas nouveau.

    Les peuples noirs et autochtones ont toujours su pleurer comme l’État ne saura jamais le permettre.
    Les Palestinien·nes portent le deuil à travers chaque génération.
    Les personnes trans organisent des rituels que jamais aucune Église ne bénira.

    On a toujours su faire l’impossible.
    Juste assez longtemps pour survivre.

    On n’a pas besoin que notre chagrin soit plus visible, plus acceptable, plus institutionnel.
    On a besoin qu’il soit entendu tel qu’il est.

    Parce que le deuil n’est pas ce qui nous brise.
    Ce qui nous brise, c’est de ne pas avoir où le déposer.
    Et ce qui nous répare — si quelque chose peut —
    c’est de savoir qu’on ne le porte pas seul·e.

    On pleure encore

    Il faut arrêter de croire que le deuil est valable seulement s’il est discret, propre, autorisé.

    Il faut arrêter de demander aux systèmes qui nous détruisent de reconnaître ce qu’ils causent.

    Le deuil abolitionniste n’attend pas d’approbation.
    Il ne cherche pas la réforme.
    Il ne performe pas la douleur pour convaincre.

    Il pleure selon ses propres règles — collectivement, sans permission, sans fin.
    Il ne presse pas la guérison.
    Il reste dans ce qui fait mal.
    Il laisse parler la blessure.

    Et ce n’est pas nouveau.

    Les peuples noirs et autochtones ont toujours su pleurer comme l’État ne saura jamais le permettre.
    Les Palestinien·nes portent le deuil à travers chaque génération.
    Les personnes trans organisent des rituels que jamais aucune Église ne bénira.

    On a toujours su faire l’impossible.
    Juste assez longtemps pour survivre.

    On n’a pas besoin que notre chagrin soit plus visible, plus acceptable, plus institutionnel.
    On a besoin qu’il soit entendu tel qu’il est.

    Parce que le deuil n’est pas ce qui nous brise.
    Ce qui nous brise, c’est de ne pas avoir où le déposer.
    Et ce qui nous répare — si quelque chose peut —
    c’est de savoir qu’on ne le porte pas seul·e.

    Fediverse Reactions
  • Quand l’absence parle: Responsabilité, disparition et le poids des relations non réciproques

    Quand l’absence parle: Responsabilité, disparition et le poids des relations non réciproques

    Il y a des absences qui pèsent plus lourd que les présences. Des silences qui ne marquent pas seulement une distance, mais une rupture. Une confirmation de quelque chose qu’on savait déjà, sans encore l’avoir dit à voix haute. Toutes les blessures ne sont pas bruyantes. Parfois, la trahison se glisse dans les non-dits. Parfois, ce qui fait le plus mal, ce n’est pas ce qui a été fait, mais ce qui n’a pas été fait.

    J’ai toujours cru que l’amitié était un engagement. Aimer quelqu’un, c’est être présent. C’est comprendre que les relations ne se construisent pas que dans la légèreté, mais aussi dans la responsabilité, le soin et la réparation. Cette croyance m’a porté. Mais j’ai aussi vu à quel point l’affection pouvait devenir conditionnelle, comment certaines personnes disparaissent au moment où la responsabilité entre en jeu. Il y a des gens qui ne sont disponibles que tant que c’est facile, tant qu’aucune remise en question n’est demandée.

    Ce n’était pas juste une situation isolée. Pas juste une conversation. C’était un schéma. Une structure. Une réalité politique qui se rejoue encore et encore dans nos vies intimes. J’ai vu comment les personnes non noires, surtout celles qui ont une certaine proximité avec la blancheur, réclament la sécurité de nos amitiés sans jamais en accepter les responsabilités. Ils aiment la chaleur. La manière dont nous savons créer des espaces où l’on se sent chez soi. La facilité avec laquelle nous tenons les autres. Mais au moment où on leur demande de tenir quelque chose à leur tour, ils disparaissent.

    Pendant longtemps, j’ai cru que ces disparitions étaient de ma faute. Que si j’avais dit les choses autrement, avec plus de douceur, si j’avais rendu ma peine plus facile à recevoir, tout aurait été différent. Mais je sais maintenant que ce n’est pas moi le problème. C’est ce que la blancheur enseigne : éviter, esquiver, disparaître plutôt que d’affronter. Refuser d’être vu comme quelqu’un qui peut blesser. Se replier dans le silence, dans l’absence, dans le confort de ne jamais avoir à affronter ses propres actes.

    J’ai nommé ce qui m’avait blessé. J’ai posé un cadre. J’ai dit : c’est ici que je m’arrête. Plutôt que de faire face, ils m’ont traité d’inflexible, d’intransigeant. Je l’ai déjà vu. Et cette fois, je refuse que ça définisse ce que je vais bâtir. On dit souvent des personnes noires qu’ils sont trop accommodants, trop patients, trop disponibles. Mais au moment où on affirme nos limites, on devient trop rigides, trop durs, trop incapables de laisser aller. Cette contradiction n’est pas un hasard. C’est structurel. C’est ce qui arrive quand les gens nous voient comme un refuge, mais jamais comme un égal.

    Et puis, ils ont disparu. Pas avec des excuses. Pas avec une tentative de réparer. Ils ont disparu comme disparaissent ceux dont la présence n’a jamais été faite pour durer. Un blocage, un mur dressé, une façon de balayer l’inconfort sans s’y attarder. Une logique coloniale de la jetabilité, appliquée à l’amitié.

    Je l’ai déjà vu. Je ne leur en donne plus. Les gens qui ne peuvent pas être présents avec sincérité ne méritent pas mon temps. Désormais, je choisis des relations où le soin n’est pas une option, où la présence n’est pas conditionnelle, où la responsabilité n’est pas perçue comme un fardeau.

    Le soin sans responsabilité, ce n’est pas du soin. C’est juste de la convenance. Et je refuse d’être commode.

  • Joie, survie et refus d’être brisé·e

    Joie, survie et refus d’être brisé·e

    Notes d’une nuit de performance et de résistance 

    Comme nous le rappelle Saidiya Hartman, la vie noire oscille toujours entre deuil et survie. Une tension qui se resserre encore plus pour les personnes queer et trans noires, dont l’existence même défie les règles imposées par l’ordre social. Dans un monde façonné par l’anti-négritude, où l’épuisement est programmé et où la joie est perçue comme un luxe, le plaisir noir devient un acte radical de refus. Une manière de bâtir un monde là où tout est fait pour nous en priver.

    C’est ce refus, cette réappropriation, qui m’a habité hier soir au Wiggle Room à Tiohtià:ke, lors d’un spectacle burlesque imprégné du langage du tarot et de la transformation. Ce qui s’y jouait n’était pas juste un enchaînement de numéros, mais des rituels—des actes incarnés de storytelling qui racontaient la précarité et les possibilités d’exister sous des structures qui veulent nous contenir.

    Chaque performance invoquait l’énergie d’une carte de tarot, un fil de mysticisme tissé dans le mouvement et la présence. La soirée était légère, ponctuée de rires et d’applaudissements, jusqu’à ce que Phoenix Inana monte sur scène. Contrairement aux autres, sa performance n’était pas du burlesque. C’était de l’art performatif, et ça exigeait le silence. Une rupture nette dans le rythme de la soirée.

    Phoenix incarnait Le Diable. Mais au lieu d’en faire une mise en garde contre la corruption, iel l’a transfiguré. Dans ses mains, ce n’était pas un symbole de damnation, mais une ouverture vers l’autodétermination. Phoenix a tissé Le Diable dans la figure de Lilith—un symbole d’insoumission, un corps qui échappe aux règles, un refus d’être dompté·e. Dans les récits dominants, Le Diable représente l’excès, l’abandon à la tentation. Mais sous la main de Phoenix, iel devenait tout autre chose : un seuil, une confrontation avec soi-même, un rejet des logiques morales qui ont toujours servi à discipliner celles et ceux qu’on qualifie de déviant·e·s. Son mouvement, mesuré et insoumis, incarnait ce que Mackey appelle une chorégraphie affective—une performance qui ne cherche pas le spectacle, mais l’insurrection. Une gestuelle qui refuse la discipline.

    Comme nous le rappelle Hortense Spillers, le corps, sous les ordres coloniaux et patriarcaux, est toujours déjà marqué pour être discipliné. Reprendre la figure du Diable—par Lilith, par le féminin rejeté—c’est refuser les fondements mêmes de cette discipline. La salle retenait son souffle pendant que Phoenix bougeait—délibéré·e, magnétique, parlant une langue au-delà des mots. Ce n’était pas une performance pour un public. C’était une invocation. Quelque chose d’incommensurable. Un face-à-face avec le désir, la honte, et toutes les façons dont on nous a appris à craindre notre propre faim—de plaisir, de liberté, de plus. Dans ce moment, Le Diable n’était plus un symbole de corruption, mais de possibilité. Une permission d’exister en dehors des contraintes qui nous sont imposées.

    Avant que la soirée commence, j’avais trouvé une carte de tarot sur mon siège—le Huit de Coupe. Je n’y avais pas trop prêté attention. Mais plus tard, en sortant dans l’air frais de la nuit, j’ai regardé sa signification. Le départ. Le choix de soi. L’acte, douloureux mais nécessaire, de s’éloigner. L’image de la carte—des coupes laissées derrière, une silhouette en mouvement—s’est déposée en moi.

    C’était une leçon que je connaissais déjà. Une qui revient toujours. Partir, ce n’est pas fuir. C’est ouvrir la possibilité d’un ailleurs. C’est refuser l’épuisement des institutions extractives et choisir à la place la possibilité queer noire. Dans l’après-vie de l’esclavage, où la vie noire est à la fois hyper-visible et jetable, partir n’est pas une simple métaphore—c’est un mode de survie. On quitte des institutions, des relations, des versions de nous-mêmes, parce que survivre exige de bouger.

    J’ai porté ce message avec moi en restant après le show, riant, respirant enfin, entouré·e de cette chaleur que seule la famille choisie peut offrir. L’espace entre nous—nos souffles, notre joie, notre plaisir dans l’instant—était un refus. Pas une échappatoire, pas une pause, mais une insurrection. Ces nuits n’existent pas en dehors de la lutte; elles s’y opposent frontalement. Elles rejettent les systèmes anti-noirs et capitalistes qui nous veulent épuisé·e·s, brisé·e·s, à bout.

    Ces espaces de performance, d’appartenance radicale, s’inscrivent dans une longue lignée de création de mondes queer noirs. L’un des exemples les plus durables en est le ballroom—un mouvement né de la nécessité, en réponse directe à l’exclusion anti-noire et anti-queer des espaces LGBTQ+ blancs du milieu du XXe siècle. Plus qu’un simple lieu de performance, le ballroom est devenu un espace de parenté, un monde où les normes de genre, de beauté et de realness ont été réinventées selon des termes noirs et latins.

    Le ballroom fonctionne comme un contre-public queer noir—une archive insurgée de survie, où la parenté se construit en dehors des logiques extractives du capitalisme. Un espace où l’esthétique du genre, de la performance et de l’appartenance est continuellement réécrite en temps réel. Et bien que le ballroom soit profondément enraciné dans l’histoire noire et latine, il est aussi devenu un refuge pour celles et ceux qui ont connu le déracinement, la résistance, et l’urgence de la famille choisie. En tant que Godmother Phoenix Inana Sankofa LaBeija, Phoenix a pris ce rôle de mentor·e et de guide, portant cet engagement envers l’art, le soin et celles et ceux qui suivront. Son titre au sein du ballroom n’est pas qu’un honneur; c’est une responsabilité—envers toutes celles et ceux qui cherchent à exister dans un monde qui ne leur laisse pas d’espace.

    Le monde nous broie. Il nous dit qu’on doit mériter le repos. Il réduit la joie à un caprice. Et pourtant, on fait autrement. On se rassemble. On célèbre. On s’impose.

    Persister, c’est résister. Mais insister sur la joie, c’est exiger la viabilité—notre droit de vivre pleinement, non pas comme une concession, mais comme un acte de défi abolitionniste. Un refus que l’exploitation soit notre seul héritage.

    Le Huit de Coupe parle de départ, oui, mais aussi de retour—vers soi, vers la possibilité, vers le monde que nous construisons ensemble. En quittant le Wiggle Room, mes doigts effleurant encore la carte dans ma poche, j’ai senti quelque chose bouger en moi.

    Parfois, l’univers nous envoie ses messages dans des gestes immenses. Et parfois, ils prennent la forme d’une performance qui exige le silence. D’une carte de tarot laissée sur un siège. D’une nuit passée entouré·e de celles et ceux qui nous voient vraiment.

    Et parfois, ces messages sont simples, mais essentiels :

    Continue.
    Choisis-toi.
    Trouve la joie.

    Parce que ça aussi, c’est la résistance. Ça aussi, c’est la survie. Et même quand le monde ne nous donne rien, on se façonnera nous-mêmes—ensemble.